Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2002
Mots-clés : rencontre, tournage,
 

J'ai toujours voulu être une sainte de Geneviève Mersch

Ce mois-ci, nous vous dévoilons les coulisses de J'ai toujours voulu être une sainte, le premier long métrage de Geneviève Mersh (link), la réalisatrice du Courage (Les Sept péchés capitaux), de maints documentaires et de Verrouillage central, un court métrage dont nous avons parlé et qui avait fait notre bonheur. Les films qui provoquent notre hilarité sont suffisamment rare pour que nous insistions sur un film dont nous attendons avec impatience une rediffusion sur la Deux/RTBF. J'ai toujours voulu être une sainte est coproduit par Artémis, Samsa Films et avec l'aide du Centre du Cinéma de la Communauté française.
 Vous trouverez dans ce reportage le tournage d'une séquence du film, un entretien avec Geneviève Mersh, la réalisatrice et avec Marie Kremer dont c'est le premier rôle à l'écran.

Maybee the moon
« Voilà bien la comédie humaine : nous nous tournons vers l'autre alors même que c'est de lui, de ne pouvoir l'atteindre que nous nous plaignons. » Dominique et Gérard Miller, Psychanalyse, 6 heures ¼. Seuil.

Norah
Accrochez-vous. ! En voiture, Simone. Ça roule, Raoul. Te gêne pas, Eugène. Cool Ramon, il pleut. À verse. Puis les nuages s'estompent. Un timide soleil apparaît. Tout au long du trajet qui nous mène au Grand-Duché de Luxembourg, on joue à saute-mouton avec un temps qui ne cesse de décliner ses incertitudes. À Dudelange, le soleil fait son apparition. On croise les doigts. La circulation devient fluide. Plus d'à-coups de cinq cents à mille mètres. On recroise les doigts. Dans la rue Grande-Duchesse Charlotte, face à l'épicerie portugaise Susa /Lusitania, la régie d'un film s'affaire.
L'équipe technique de J'ai toujours voulu être une sainte, le premier long métrage que tourne Geneviève Mersch en ce mois de juillet, met en place une scène qui se déroule à l'intérieur du magasin. L'activité est bourdonnante dans cet espace réduit que les marchandises obstruent de toute part. Entre deux rayons, les rails d'un petit travelling supportent une dolly Chapman coiffée d'une Arriflex 535B 35mm, équipée d'objectifs Zeiss. À l'oeilleton, Séverine Barde cadre Norah (Marie Kremer) qui traverse les allées du magasin. Moteur. Sitôt mise en boîte, on enchaîne sur un plan qui, dans le film, apparaîtra comme un flash-back. L'on y voit Norah à l'âge de treize ans (jouée par Stasia Kremer, petite soeur de Marie) croiser les doigts en faisant ses courses.
Cela tombe bien. Sitôt les prises enregistrées, nous croisons la réalisatrice qui nous explique ce que signifie ce signe indien.
Si Norah croise souvent les doigts, c'est pour conjurer le sort. Le jour où elle a omis de le faire, son pilote de rallye favori est mort pendant la course qu'elle suivait, en direct, à la télévision. Depuis lors, la jeune fille, qui habite avec son père depuis que sa mère l'a abandonnée à l'âge de six mois, se croit responsable de tous les malheurs du monde. Vivant son adolescence entre imaginaire et réalité. Elle se shoote à l'entraide humanitaire pour se délivrer d'une culpabilité devenue obsessionnelle. Sa vie devient un enfer pavé de bonnes intentions. Le point sur le i de la perfection. Un désastre existentiel qui risquerait de se terminer en chemin de croix si un grain de sable ne venait gripper ces agencements imaginaires. En mourant, sa grand-mère lui laisse l'adresse de sa mère qui vit benoîtement en Suisse. Norah va pouvoir affronter son passé et réviser son présent. Très mignonne, Norah, bien que tout le monde la trouve un peu bizarre à croiser et à décroiser les doigts - quel tic ! - alors qu'elle trouve que c'est le monde qui est bizarre, magique, incontrôlable, pas elle, of course. Bon, on ne va pas vous la commenter à la Freud et vous expliquer le lien structural entre fantasme et symptôme. Le dénouement à l'écran.

Courage
 J'ai toujours voulu être une sainte n'a pas grand-chose à voir avec Verrouillage central, le précédent court métrage de fiction de Geneviève Mersch qui nous avait beaucoup amusé. Ce qui ne signifie pas qu'il soit exempt d'humour. Que du contraire. Nous connaissons peu de films de la réalisatrice de John qui n'en ait pas. Même dans ses documentaires, elle parvient à glisser des pointes d'humour alors même qu'on y côtoie le drame le plus noir. Nous pensons au Pont rouge qui a le triste privilège d'avoir une centaine de morts (suicidés) à son actif.
« Ça fait boum », dit, fataliste, une vieille femme qui habite dans le village sous le pont et dont le toit a subi quelques dommages. Nous pensons à Roger, le portrait d'un marginal bavard vivant au sein d'un monde où le silence est plus qu'une vertu, un dogme, ou encore à Au milieu coule la rivière, qui nous montre deux villages de part et d'autre de la frontière luxembourgo-allemande, délimitée par la rivière Our, et dont les habitants, depuis la guerre de 1940-1945, se vouent une haine implacable. Enfin, tous ceux qui ont vu le Courage, dans les Sept péchés capitaux, comprendront que c'est un peu le noyau fictionnel autour duquel gravite la réalisatrice. En un mot, Geneviève Mersh ne joue pas la partition du burlesque triste mais d'un humour sur le fil du rasoir de la vie qui, comme chacun sait, est à double tranchant : comique versus dramatique.
« On a commencé le scénario du long métrage, plus ou moins en même temps que celui de Verrouillage central, un court dans lequel je m'essayais à la comédie pure, nous confie la réalisatrice qu'une veste rouge vif rend visible de loin, genre feu de signalisation coincé sur arrêt. Le personnage de Norah dans J'ai toujours voulu être une sainte est plus dans la ligne de Raymond-tête-d'oeuf (le Courage) ou de John. Comme je tourne en décors naturels, je cherche à conserver un aspect réaliste. Il faut que les figurants aient l'air d'être des passants. Je n'aime pas beaucoup le studio. J'aime ce qui est juste, naturel. D'autant qu'on a réussi à me convaincre de tourner en pellicule 35mm pour avoir une belle image. C'est pour les mêmes raisons de cohérence que j'ai choisi uniquement des comédiens belges. Je ne voulais pas qu'on entende différents accents. »
Et l'équipe ? « J'ai essayé de travailler avec une petite équipe mais elle s'est agrandie lorsqu'on a choisi de travailler en 35mm. Le plaisir du documentaire consiste à pouvoir travailler en équipe réduite. Ici, on a un décor par jour. Cela signifie que la régie doit suivre. Il n'y a qu'une exception dans le planning : on dispose d'un seul décor pendant cinq jours. C'est Byzance ! Le film a l'air simple mais il est complexe à gérer. » Et Norah ? « Elle a une philosophie de la vie qui ne correspond pas au monde extérieur et qu'elle va être amenée à modifier. Elle croit que le bien qu'on insuffle au monde nous est renvoyé et que tout le mal qu'on y met nous revient sous forme de punition. Peu à peu, elle va se rendre compte que la vie est plus complexe qu'une partie de ping pong entre le bien et le mal. » Écrit en collaboration avec Philippe Blasband, le scénario commencé en été 1996 a mis du temps à s'élaborer. « On a mis un certain temps à peaufiner l'histoire. Je ne voulais pas que le film se réduise à la quête de Norah cherchant sa mère. D'ailleurs, elle a très tôt l'adresse de celle-ci mais n'en fait rien. D'habitude dans un scénario, on a un but qu'on essaie d'atteindre ; ici, c'est l'inverse, Norah fait tout pour éviter d'atteindre son but. C'est en quelque sorte une confrontation entre l'imaginaire et la réalité. »
 Le sujet n'imposait pas la présence de comédiens connus. Norah a dix-sept ans. C'est un avantage qui permet à la réalisatrice d'utiliser une comédienne inconnue du public. « De toute façon, mon personnage est tellement précis qu'il n'est pas possible qu'il soit incarné par un comédien connu. » La réalisatrice avoue avoir longtemps tâtonné. « J'ai essayé avec des actrices ayant une vingtaine d'années mais elles ne correspondaient pas à ce que je cherchais. On a fait un long casting.
J'ai choisi Marie Kremer parce qu'elle était le personnage. Je ne voulais pas d'une actrice qui ait un côté femme trop affirmé. Norah vit avec son père, elle a un côté enfantin. C'était le critère le plus important pour moi, cette part d'enfance qui se déchiffre sur le visage de Marie Kremer."
« Il y a deux flash-backs dans le film. Le premier lorsque Norah a treize ans et qu'elle se croit responsable de la mort du coureur automobile. L'autre, lorsqu'elle a six ans, montre comment elle a vécu l'absence de sa mère. Elle se prépare à aller au cimetière. Son père et sa grand-mère lui demandent ce qu'elle fait. Elle répond qu'elle va se recueillir sur la tombe de sa mère. En prêchant le faux, elle essaie d'obtenir le vrai. Les deux adultes refusent de l'éclairer parce qu'ils croient qu'il y a des choses dont on ne parle pas. Ce n'est qu'adolescente, lorsqu'elle est en crise, qu'elle va obtenir des réponses, quittant un monde dans lequel sa mère était idéalisée comme une princesse de conte de fées pour découvrir la réalité. Jusque-là, tout était flou pour elle ; mais en ayant en sa possession l'adresse de sa mère, ses châteaux de sable s'écroulent. Elle pète les plombs, ce qui va lui permettre d'aller en Suisse affronter la réalité. Elle va passer de l'enfance à l'âge adulte mais aussi de la gravité (porter le poids du monde sur ses épaules) à la légèreté, à une certaine joie de vivre. Elle va se donner la permission de faire des bêtises comme tout le monde. »

Carrousel
15h30, On a pris de retard. L'équipe se transporte place de l'Hôtel de ville, où se tient une fête foraine. Les techniciens, d'une activité bourdonnante au milieu de promeneurs ou d'ados désinvoltes, mettent en place un plan dans lequel Norah aide Magali (Marie Nypels, jeune Liégeoise de sept ans) à pécher un canard en plastique vert, avec une canne munie d'un crochet, dans une sorte de carrousel. Magali est une petite fille dont s'occupe Norah. Pour éviter d'affronter ses problèmes personnels, Norah se lance dans le sauvetage, de Magali laquelle vit avec sa mère dans un appartement assez pauvre.
Nous profitons de la mise en place pour nous entretenir avec Marie Kremer. « J'ai commencé à jouer en pratiquant le théâtre de rue, avec Les Baladins du miroir, près de Namur, ce qui n'avait a priori pas grand-chose à voir avec le cinéma. Mais j'avais envie d'expérimenter toutes les facettes du métier. Je suis donc partie à l'INSAS où, après deux ans, j'ai découvert une annonce pour le casting de J'ai toujours voulu être une sainte. Et, par curiosité, pour voir comment ça se passe, je me suis présentée et j'ai été retenue. J`étais heureuse parce que le cinéma m'intéresse depuis toujours. J'ai découvert le personnage après coup. En présentant plusieurs fois une scène. Ensuite, j'ai lu le scénario que j'ai aimé parce que c'est un personnage qui évolue. J'essaie de lui donner le ton juste en parlant beaucoup avec Geneviève et en rêvant autour de Norah, d'autant qu'elle ne me ressemble pas. Je n'ai jamais voulu être une sainte (rires).
Bien qu'il y ait dans le personnage des choses très proches de moi. En lisant le scénario, je me trouve plongée dans une scène où je me dis que cette attitude me ressemble. Dans plein de petits détails et même parfois dans certaines façons de penser. Ce n'est pas que de la composition il y a des choses qui sont proches de moi et d'autres qui le sont moins. C'est étrange d'explorer la limite qu'il y a entre notre personnalité et le personnage à incarner. C'est différent du théâtre, où l'on joue un personnage qui est loin de nous, dont on peut se distancer. Au cinéma, il faut être sobre, au lieu d'accentuer ses gestes. J'ai appris beaucoup en une semaine de tournage. Au théâtre on compose davantage, au cinéma on vit, on incarne le personnage.
« En même temps, il faut se préparer parce qu'il n'y a pas de continuité. Les scènes ne se suivent pas. Ce n'est pas simple, au niveau des sentiments, il faut se rappeler comment on a joué les scènes précédentes pour que le raccord soit parfaitement juste. Ainsi, cette semaine, on a tourné une scène qui prend place à la fin du film. Il faut donc me replacer au stage d'évolution du personnage qui convienne. J'ai donc dû prendre connaissance de toute l'évolution du personnage, des différentes étapes qui la conduise vers une vie plus libre. Et puis, ce qui est très troublant pour la continuité, c'est qu'on a fait beaucoup d'extérieurs à Liège mais que lorsqu'on ouvre une porte là-bas on se retrouve quinze jours après en intérieur au Luxembourg. Et donc pour incarner Norah, il faut être imprégné du personnage, de l'histoire. « Il faut beaucoup penser à son personnage pour pouvoir jouer dans la discontinuité. Je sais toujours à quelle étape, à quel instant précis de son évolution elle se trouve. Cela doit être précis dans ma tête. »

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