Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2001
 

Lieven Debrauwer

" Blanche-Neige est le premier film dont je garde un souvenir. Et un plan en particulier, celui où la Reine ferme les rideaux. Dans ma tête il y avait du feu dans ses yeux. Elle vient de voir Blanche-Neige et elle est vraiment furieuse. Je devais avoir 6 ou sept ans. Je ne me souviens plus exactement de mon âge ", nous confie Lieven Debrauwer dans un français impeccable.  Cut. Flash-Back.
Samedi midi. La pluie comme horizon. Votre serviteur monte mutique, sans sa dose de caféine dans un taxi qui doit le mener au 174, chaussée de Charleroi au SiSiSi. Si, si, cette brasserie existe ! Un chauve revêtu d'une veste en Nylon caca d'oie avec un regard de type maniaco-dépressif nous observe dans le rétroviseur d'une Mercédes aux banquettes lie-de-vin. Il pousse sur le bouton d'une autoradio branchée sur le réseau FM qui grésille un programme pour teenagers, genre Waiting for tonight de Jennifer Lopez. Lorsqu'il nous jette maussade Place Paul Janson, la pluie a cessé de harceler le piéton, l'humidité qui flotte dans l'air s'évapore. Les nuages s'estompent, la lumière commence à changer imperceptiblement. Nous nous précipitons au SiSiSi .

Au fond de ce café un peu bohème, Lieven Debrauwer et Hilde Duyck achèvent leur déjeuner. Accoudée au comptoir, assise sur un tabouret, une adolescente à queue de cheval, un spencer de l'armée des Indes très ajusté et aux manchettes relevées, un mini short en jean, des chaussures de boxeur qui montent à mi mollet, un sac à dos Kipling à ses pieds, sirote un verre de Perrier. Complètement dans sa bulle.
Je suis né à Roselaer (Roulers), mes parents y tenaient un café, nous confie le réalisateur de Léonie, longs cheveux d'un blond vénitien, les yeux de la couleur d'un jean délavé. Lorsqu'il sourit les commissures de ses yeux se plissent un peu. " Enfant, j'avais des view master. Puis plus tard un vieux système pour voir des films Super8. C' était surtout les films de Walt Disney : Blanche-Neige et Cendrillon. J'ai toujours aimé les contes de fées et les films de Walt Disney. D'ailleurs, Pauline et Paulette est un peu un conte de fées. Et, pourrions-nous ajouter sa vocation est liée aux contes de fées, " un accident, à l'origine ", précise-t-il en souriant. L'une des cassettes S8 étant cassée (les images passaient à 4 images secondes au lieu des 18 habituelles au S8), il lui manque deux mètres de S8. Or ses parents ayant un projecteur S8 et Lieven ayant remarqué que le format de la pellicule était similaire, il projette son film de Disney sur leur appareil sauf que la vitesse n'étant pas la même, l'histoire déroulait ses fastes à toute vitesse et les sous-titres étaient devenus illisibles. " J'ai donc bricolé des sous-titres sur des panneaux et ai demandé à un ami de mes parents de les filmer avec sa caméra S8. On a fait le montage ensemble. Comme mon anniversaire approchait je lui ai emprunté sa caméra et comme j'avais envie de faire une mise en scène, nous avons tourné avec mes cousins Blanche-Neige. Comme il ne durait que 40'', j'ai voulu le refaire en m'organisant davantage et en cherchant des décors plus appropriés afin de pouvoir filmer le château, les nains etc...J'ai fait un découpage assez précis. Je devais avoir quinze ans et demi. Comme on a réalisé le film en hiver, il neigeait notamment pour la scène où la sorcière vient chez Blanche-Neige pour lui donner la pomme. Je me souviens que tout le monde me demandait comment j'avais fait pour avoir de la neige. Grâce à ce film de 8' en S8, il devient membre d'un club d'amateurs : Kinaro. Ils m'ont appris à monter. J'ai donc continué à faire des films en Super8 tout en m'apercevant que le 16mm était mieux.
La Barmaid apporte un café, à votre serviteur, sur un plateau de bois, et - le hasard n'ayant pas de lézard dans les contes de fées (1) - nous apprenons qu'elle est traductrice et vient de transposer en français les dialogues de Pauline et Paulette pour en faire les sous-titres ! Derrière nous un couple échange avec force gestes des propos inaudibles bien que leurs lèvres remuent. Des sourds lisant mutuellement leurs dires sur les lèvres ? " Mes parents ayant compris que c'était sérieux m'ont offert une caméra 16mm et un projecteur. Pour entrer dans une école de cinéma il fallait avoir terminé le secondaire, j'ai donc suivi des cours de photographie. Ce qui m'a permis d'apprendre à cadrer ". Il marque un temps puis reprend : " Lorsque j'avais 17 ans j'aimais beaucoup les films d'Hitchcock que je continue à beaucoup aimer pour sa simplicité narrative. Aujourd'hui les films vont trop vite. Les plans se bousculent les uns les autres. On ne prend plus le temps d'installer un climax. Par ailleurs les films d'Hitchcock ont une écriture cinématographique très visuelle et la musique y a une grande importance" Chaque année, pendant les vacances il réalise un film qu'il prépare pendant l'année écoulée. Il choisit de s'inscrire au NARAFI (section néerlandophone de l'INRACI), après un bref passage au RITCS qu'il quitte parce qu'il ne s'y sent pas à l'aise. " Ce qui est drôle c'est que j'avais réalisé, en 16mm, mon film de fin d'années pendant les vacances, avant d'entamer l'année scolaire. Normalement on faisait un film de 3', sans son, à l'extérieur alors que j'avais tourné dans quatre châteaux avec des mouvements de caméra et monté avec de la musique, etc. "  Het Bankje, (11'), une histoire simple et intimiste, son film de fin d'études lui permet d'expérimenter le travail d'équipe. (" On voit que je ne suis pas derrière la caméra ce sont des plans fixes ! " Rires). Il enchaîne avec Léonie, un court métrage qui, réalisé en 1996, est sélectionné au Festival de Cannes de 1997. Il veut en réaliser un autre mais le projet est refusé par la Commission de sélection qui lui accorde tout de même une aide à l'écriture pour Pauline et Paulette, un projet de long métrage.

Au Festival de Cannes de 1998, il rencontre Dominique Janne de K2 qui s'emballe pour le projet de Pauline et Paulette et décide de produire le film. Avec Jack Boon, professeur à la Vlaams Script Académie, et plus tard, Dominique Janne qui participe également aux sessions d'écriture, ils élaborent le scénario (17 versions) jusqu'à la version définitive qui se tourne en novembre 2000 durant cinq semaines.
Lieven Debrauwer se tourne vers Hilde Duyck, son assistante et décoratrice qui approuve lorsqu'il nous dit : " Il y avait un découpage assez précis, pour lequel Hilde à fait un storyboard plan par plan du film. Michel Van Laer, le directeur photo du film, a été surpris que le film soit préparé aussi minutieusement. Chaque personnage principal a une couleur monochrome. Pour Martha on utilise la gamme chromatique du brun, Pour Paulette c'est rouge et pour Cécile c'est une absence de couleur, du blanc avec un peu de bleu. Quant à Pauline, comme c'est une petite fille, une sorte de caméléon elle s'adapte aux couleurs de ses soeurs. Et, à la fin, dans l'Institution, il y a des couleurs, comme le jaune et le vert qui amènent un peu de vie ", affiche-t-il l'oeil pétillant. Pause. Il mixe les images dans sa tête. " J'ai toujours beaucoup aimé le montage. je trouve que la vraie création du film se fait au montage. Pour Léonie j'étais seul. Pour Pauline et Paulette j'ai travaillé avec un monteur. Beaucoup de dialogues et de scènes qui n'étaient pas nécessaires ont été coupés y compris un pré-générique fait de fenêtres (le cadre dans le cadre) auquel je tenais beaucoup. Cela crée une atmosphère différente. On a préféré suggérer qu'expliquer. "
Pauline et Paulette est sélectionné à La Quinzaine des réalisateurs du Festival International du Film à Cannes (voir Focus).


(1) Sur la cohérence des contes de fées par rapport au tumulte des sentiments voir Psychanalyse des contes de fées, de Bruno Bettelheim, Ed. Robert Laffont.

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