Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Janvier 2006
01/01/2006
 

Luc Besson, un Don Quichotte face à Hollywood

Luc Besson, un Don Quichotte face à Hollywood de Frédéric Sojcher

Saisi d’angoisse, j’imagine le jour où l’art cessera de chercher le jamais dit, se remettra, docile, au service de la vie collective qui exigera de lui qu’il rende belle la répétition et aide l’individu à se confondre, en paix et dans la joie, avec l’uniformité de l’être. Milan Kundera. Rideau

  couverture du livre Luc Besson…. de Frédéric SojcherLe monde du cinéma vit des mutations pas seulement à cause du support pellicule/numérique comme certains pourraient le croire mais surtout à cause d’un contenu de plus en plus uniformisé. On entend la moitié de la profession grincer des dents et l’autre nous chanter : « Tout va très bien Madame la Marquise, tout va très bien ! Tout va très bien ! » Certains diront : »Cessez de nous chanter pouilles ! La distraction dominait déjà la culture il y a cinquante ans ! » Certes ! Petit détail anodin pour certains : de l’art  diffusé par la culture de masse nous en sommes désormais à l’ère hégémonique du cinéma-monde (1) qui risque de loger les films créatifs dans un ghetto devenu inaccessible au public.

Le cinéma est-il désormais voué aux superproductions pour attirer le public en salles ? Est-il en train de disparaître en tant qu’art pour ne plus être qu’un produit industriel ? C’est ce qu’essaye de comprendre Frédéric Sojcher qui a édité dans sa collection « carré noir », aux éditions Séguier, successivement, « L’Audiovisuel européen : un enjeu de civilisation ? » de Jean-Claude Batz, « Les Maîtres du sens », de Catherine Rihoit et tout dernièrement « Luc Besson, un Don Quichotte face à Hollywood ».

Dans ce dernier livre qu’il a écrit, il évoque cette alternative. Se trouver face à des films du ciné monde (le cinéma mondialisé- (1) qui relève davantage de la sensation, du slamping, d’un monde où l’image n’est plus que l’illustration d’un espace sonore, le film d’entertainment dont la seule ambition est de distraire à l’inverse, des films d’auteurs singuliers, marginalisés exprimant la diversité culturelle.

« Comment permettre à la diversité cinématographique de prospérer ? Comment éviter qu’un seul type de cinéma domine tout le marché ?», écrit Frédéric Sojcher (2).

Luc Besson sert de fil rouge à l’auteur pour nous montrer qu’il participe pleinement à une société où le tout-à-l’image dissout les pratiques artistiques. Apporte-t-il financièrement la bonne réponse à la crise que traverse le cinéma européen en général et français en particulier ? Il est permis d’en douter mais « ce n’est pas tant Besson qu’il faut bocarder, qu’une époque qui voudrait que toute action soit forcément en dehors de l’action », pointe finement Frédéric Sojcher et ailleurs : « ...dire que Besson serait l’exemple à suivre pour la bonne réussite du cinéma français…me semble dangereux. Je me porte en faux contre cette perspective, qui ne voit comme seule planche de salut au cinéma hexagonal que les films qui visent de par leur facture et leur techniques de marketing à atteindre le plus possible de spectateurs. Je pense au contraire que la richesse du cinéma français tient dans sa diversité : dans sa capacité à engendrer les films d’auteur, qui ne rencontrent pas toujours un large public, que les succès commerciaux. Une démarche n’est pas incompatible avec l’autre. »

L’appauvrissement du récit est global. La fragmentation généralisée. Le Ciné-monde fait de plus en plus référence aux jeux vidéo et généralise l’entertainment, l’industrie des loisirs. Est-ce bien le moment se lui offrir de nouvelles armes ? C’est pourquoi, l’auteur juge dangereux les propos de l’ex-sénateur Cluzel ne défendant  que le cinéma qui fait des entrées (avec Luc Besson comme référence). C’est oublier  l’aide des fonds publics, du CNC et la prise en compte du cinéma artistique pour ne parier que sur son seul enjeu économique.

Ce type de raisonnement pousse le cinéma artistique dans une logique de ghetto qui ne sert que la logique marchande. On peut constater qu’aux Etats–Unis, les producteurs ne mettent pas tous leurs œufs dans le même panier. Bob et Harvey Weinstein, les fondateurs de Miramax, ont quitté une major comme Disney pour cette raison et créé TWC. Notre production sera la combinaison de films commerciaux  comme Derailed et d’un cinéma de prestige comme Transaméricana ou Mrs Henderson présents » précise le vice-président de cette nouvelle entité (3). Et en Europe ? Luc Besson a fondé Europa.corp, une structure qui ressemble à s’y méprendre à celle d’une major américaine même si elle entend concurrencer hollywood. Est-ce la seule solution ?

Pour Frédéric Sojcher, « plutôt que de s’inscrire, comme Luc Besson,  dans un combat frontal avec Hollywood, ne faut-il pas par ailleurs fédérer un réseau de production et de diffusion européen, afin d’offrir une réelle alternative culturelle, commerciale et artistique ».

Qu’ajouter de plus pertinent ?

Luc Besson, un Don Quichotte face à Hollywood, de Frédéric Sojcher, éditions Séguier, collection Carré noir.


 

(1) L’auteur, reprend la définition proposée par Charles Albert Michalet. Celui-ci parle du « film-monde » comme étant « à la fois film-événement et film universel, destiné à tous les publics », dans tous les pays » in Le Drôle de drame du cinéma mondial, éd. La découverte/Centre fédéral FEN.

(2) L’auteur cite Laurent Creton sur le cinéma-monde : « La stratégie du cinéma-monde consiste précisément à exclure du champ de représentation et d’un désir possible les alternatives » in Cinéma et marché, Ed. Armand Colin.

(3) in  Le Monde du 07.12.2005.

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