Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Mars 2003
01/03/2003
Mots-clés : sortie en DVD
 

Rendez-vous à Bray

Le film
 La sortie de Rendez-vous à Bray est un événement à plus d'un titre. D'abord parce que c'est le premier film d'André Delvaux édité sur ce support et ensuite, parce que le réalisateur de l'Homme au crâne rasé a souhaité qu'il soit le premier. Surprenant ? Moins qu'il n'y parait ! Probablement parce que Rendez-vous à Bray est le film le plus ambitieux d'André Delvaux. Il précise lui-même que sa construction est plus proche des formes musicales que des formes narratives : « La mise en scène et tout le travail des mouvements que j'ai fait avec Ghislain Cloquet (1) ont une respiration qui est celle de la musique ».                     
Le spectateur, dés le premier plan qui s'ouvre sur le regard rêveur de Julien, sait qu'il va suivre son point de vue et oscille entre remémoration d'un passé revécu dans le désordre du flux de la mémoire ou plus simplement dans une histoire contée à l'aide de nombreux flash-backs. Deux lectures donc, l'une relativement simple (il suffit de se laisser aller), l'autre plus formelle et qui pique notre curiosité (nous invitant à revoir le film) en jouant sur un flux narratif faulknérien, la chronologie étant un puzzle que le lecteur est amené à reconstituer. Mis à contribution, celui-ci navigue entre le suggéré et le montré, le dit et le non-dit, le champ et le hors-champ, la présence et l'absence. Le tout sur un tempo de cellules musicales (l'andante des Intermezzi de Johannes Brahms). C'est l'occasion de dire que Delvaux se situe résolument dans la modernité du cinéma dont Alain Resnais fut l'un des hérauts. Comme dans les films du réalisateur d'Hiroshima mon amour, Delvaux construit son film sur l'attente, l'absence, le silence, la mémoire, le souvenir.
Rassurez-vous, vous pouvez être fasciné par Rendez-vous à Bray sans pour autant vous prendre la tête. Si nous insistons sur la construction formelle du film c'est qu'il fut un temps (pas si éloigné de cela) ou Delvaux était qualifié, par certains, de cinéaste académique ! Gasp ! Comme vous dites ! Certes Delvaux s'est inspiré de textes littéraires préexistants (Resnais aussi) mais loin d'en faire l'illustration il a toujours cherché à trouver une forme adéquate pour les transposer, un tempo musical qui puisse enchaîner et structurer ses plans de manière à séduire le spectateur par les yeux et les oreilles (les exemples abondent aussi dans Benvenuta mais on ne va vous faire un cours).
Rendez-vous à Bray, (2) est l'histoire d'une initiation à l'amour qui illustre également la force des liens de l'amitié. Celle de Julien Eschenbach (Matthieu Carrière), luxembourgeois, premier prix de composition musicale du conservatoire de Paris, critique musical, agressif et pur et de Jacques Nueil (Roger Van Hool), son aîné, plus apte au compromis de la vie qui s'est engagé dans l'aviation française pendant la guerre 1914-1918. Invité par ce dernier, dans sa propriété de Bray, à la Fougeraie, Julien découvre une servante (Anna Karina) quasi-muette, jeune et belle en compagnie de laquelle il attend l'arrivée de Jacques. Pendant cette attente, il se remémore, dans de brefs flash-back, un passé où Jacques, Odile (Bulle Ogier), son amie et lui vivaient l'insouciance de l'avant-guerre. Il découvre un tableau qui métaphorise sa situation : Le Roi Cophetua et la servante. Les bruits des bombardements grondent au loin. La servante sert à manger à son hôte, puis, vêtue d'un peignoir bleu (voir l'affiche du film) le conduit à sa chambre. Jacques a-t-il été tué dans un combat aérien en cette fin de guerre ? Nul ne le sait et n'en parle. Après avoir passé la nuit en compagnie de la mystérieuse jeune femme qui se donne à lui, Julien se retrouve sur le quai de la gare plus indécis que jamais. Doit-il rentrer à Paris ou revenir à Bray ? Tout cela est-il bien réel ? Julien l'indécis, le reste.
Le travail de ré-étalonage du film par Charlie Van Damme est remarquable. La couleur et la lumière du film baignent dans ces couleurs pastel (les tons vifs étant exclus) que les préraphaélites usaient. Et, singulièrement Burne-Jones qui a peint Le Roi Cophetua et sa servante.


(1) Ghislain Cloquet, n'est pas seulement un chef opérateur prestigieux, il est le co-auteur avec Marker et Resnais de Les Statues meurent aussi.
(2) Le film est adapté librement du Roi Cophetua de Julien Gracq publié dans La Presqu'île, un recueil de nouvelles publiées aux Editions Corti.

Bonus
Sur le disque 1 :
Outre le film dont nous venons de parler, un reportages singulier effectué par Sélim Sasson sur le tournage (1971) et lors de la sortie du film, (1972) :.un entretien avec Anna Karina.
Sur le disque 2 :
Les liens qu'entretenait Delvaux avec la littérature, la musique, la peinture et le cinéma.

  1. Une passionnante présentation du film par Philippe Reynaert, qui a publié de nombreux textes sur Delvaux (l'un d'entre eux figurant dans un numéro de Positif), nous précise ce qu'il faut entendre par réalisme magique, nous fait remarquer que Delvaux n'a travaillé qu'avec des auteurs contemporains afin d'entamer un dialogue avec eux. Il nous fait remarquer que la comptine chantée par la petite fille (Catherine Delvaux) est reprise au piano plusieurs fois par Julien et que le dernier vers : « Le paradis n'est pas pour toi » se transforme en « Le paradis est pour le roi ». De même que le roi Cophetua et la mendiante n'est pas seulement un vers de Shakespeare mais un tableau De Burne-Jones, peintre préraphaélite du XIXème siècle et que la musique établit un lien entre les personnages sous la figure du rondo. Mieux, il nous révèle un Delvaux hégélien qui suggère plutôt qu'il ne l'illustre la dialectique du maître et de l'esclave (voir entretien dans ce numéro à la rubrique Tendances).
  2. Met Dirk Bouts, un moyen métrage documentaire d'André Delvaux est un film étonnant sur la peinture. Delvaux y reconstitue, dans une salle du Musée du Cinquantenaire, les figures de la Dernière Cène, oeuvre célèbre de Bouts. Et le problème de la perspective du tableau apparaît clairement. Comment faire pour que les douze apôtres entourant le Christ soient visibles ? En élevant la caméra à 2,50 m de la ligne médiane. Le mystère de la perspective adoptée par Bouts se résout. Un film considéré, à juste titre, par Michel Ciment, comme l'un des plus beaux qui ait jamais été consacré à la peinture.
  3. Moviola. La collaboration qu'entretenait André Delvaux avec Frédéric Devreese qui signa la musique de plusieurs de ses films. Et qui montre la passion qu'avait Delvaux du tempo musical lors du montage de ses plans.
  4. 1001 films, un court métrage de Delvaux consacré à la conservation des anciens primitifs à la Cinémathèque Royale de Belgique.

Sur le disque 3 :
Rendez-vous les yeux fermés, un CD ou figurent la comptine, les musiques de Brahms, Fauré et Frédéric Devreese ainsi que des extraits de dialogues du film
Un album-livret comprenant un entretien avec André Delvaux lors de la sortie du film, organisé graphiquement autour du texte à partir de documents de travail du cinéaste.
Le Roi Cophetua, le texte de la nouvelle de Julien Gracq avec une préface de l'écrivain parlant de sa collaboration avec André Delvaux.
Rendez-vous à Bray d'André Delvaux, DVD, un coffret de trois disques avec en supplément le Roi Cophetua, la nouvelle de Julien Gracq. Edité par Boomerang Classics. (voir entretien dans Tendances)

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