Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2005
01/12/2005
Mots-clés : sortie en DVD,
 

Tarkovski - coffret

Tarkovski irrite : cette manière de se poser en cinéaste- martyr vantant les mérites du sacrifice comme seule planche de salut, ce russe portant la croix des péchés de son peuple qui s’est détourné de sa mission – servir de rempart à la chrétienté face aux « hordes asiatiques » - , cette revendication d’une solitude hautaine permettant seule le retour sur soi-même, cet orgueil démesuré à peine atténué par la conviction que l’artiste est au service de l’Absolu, cette vision rétrograde de la femme sacralisée dans son rôle de mère. Mais Tarkovski fascine aussi. Par son intransigeance, son refus du compromis, sa capacité à éveiller nos sens, à filmer nos rêves, à donner forme à l’espace mouvant de la mémoire, à transformer la réalité objective en paysage mental. Art religieux et art sensuel, art de l’intériorité surtout qui, aujourd’hui encore, peut servir d’arme de combat contre les marchands de pellicule. Il y a d’abord le refus de toute virtuosité gratuite. Les astuces de scénario, les cadrages savants, les effets de montage comptent pour rien s’ils ne sont pas au service de la vision de l’artiste.
De L’enfance d’Ivan, son premier long métrage, à Andreï Roublev, le saut est frappant. Tarkovski a médité longuement sur ce que représentait, pour lui, le cinéma. Pas une simple profession ni une manière d’étaler son ego : un sacerdoce où il s’agit d’imprimer dans la matière l’élan spirituel présent dans l’homme. Aussi éloigné du réalisme socialiste que de la nouvelle vague soviétique retournant aux expériences des années 20, Tarkovski commence un long bras de fer avec les autorités. Il en sortira à la fois vainqueur (malgré toutes les difficultés rencontrées, ses films existent) et abattu : en 84, il se résigne à l’exil, lui qui ne jure que par sa terre natale.
Andreï Roublev marque donc un tournant. Tarkovski y développe son style propre : un refus d’entrechoquer des plans courts (une pratique qui s’est généralisée aujourd’hui, sous prétexte qu’elle intensifierait le rythme) au profit de longs blocs temporels. Deux raisons conditionnent ce choix. Tarkovski hait l’abstraction : l’idée directrice doit se frotter à la complexité du réel, se charger d’émotion sous peine de rester une simple théorie, sèche et finalement inefficace. On notera le paradoxe : chez ce cinéaste ardu, souvent taxé d’élitisme, l’intellect doit s’effacer devant le pouvoir révélateur, sensible, des images.
Un enchaînement typiquement tarkovskien, placé au début d’Andreï Roublev : un homme, réalisant son rêve de voler, s’élance du toit d’une bâtisse à bord d’un ballon grossièrement construit. Il survole la plaine avant de s’écraser. Un cheval, allongé sur le sol, s’ébroue lentement et se lève… Filmer long, pour Tarkovski, relève également d’un postulat métaphysique.
 « le temps est nécessaire à l’homme de chair pour réaliser sa personnalité » ou encore « le temps d’une vie est une opportunité donnée à l’homme pour prendre conscience de lui-même et de son aspiration à la vérité en tant qu’être moral ». Reste au cinéaste à sculpter le temps afin de faire rentrer dans deux ou trois heures de film le trajet d’un homme vers cette vérité.
Andreï Roublev
, découpé en chapitres hardiment tranchés et jouant à fond de l’ellipse, retrace une telle odyssée : celle d’un moine peintre d’icônes qui, coupé de la vie, croit à la triade amour-unité-fraternité. Hors de son monastère, il découvre l’état effroyable de son pays, miné par les luttes fratricides et en attente désespérée d’un changement. Lui-même traverse tous les « cercles de la souffrance » et, incapable de concilier son amour théorique pour l’humanité et la sinistre réalité de l’époque, il décide de ne plus créer. Il faudra toute l’intuition naïve mais déterminée d’un jeune fondeur de cloche s’attelant à une tâche démesurée pour que l’artiste renaisse et produise son œuvre maîtresse. Andreï Roublev décrit donc un cercle, un retour à la case départ : l’enrichissement – qui n’exclut nullement la douleur – d’un savoir purement abstrait par la vie. La synthèse produisant l’œuvre d’art… et l’explosion finale de couleurs qui succèdent au noir et blanc austère du parcours. Avec Andreï Roublev, Tarkovski a jeté les bases de son cinéma. Il ne s’en éloignera plus, à l’exception du Miroir, son film le plus directement autobiographique, composé d’une multitude de fragments disparates mais agencés selon une logique émotionnelle et associative aux antipodes du montage eisensteinien.
On peut avancer une hypothèse : Andreï Roublev, Stalker et Solaris racontent la quête exemplaire de personnages historiques ou imaginaires. Plongeant dans sa mémoire, l’auteur a peut-être voulu indiquer, par une rupture de style, combien il est difficile ou présomptueux de jauger la cohérence de son propre parcours et de le mettre en forme. Résolument hors mode, voire à contre-courant, l’œuvre de Tarkovski n’en continue pas moins d’inspirer les cinéastes, Steven Soderbergh en tête, avec son remake américanisé mais intelligent de Solaris.
Autre exemple : dans Voir, un documentaire en cours de production mais dont une partie a déjà été tournée, notre compatriote Manu Poutte part à la recherche des « images qui nous fondent » en demandant à différents témoins de raconter leur rencontre décisive avec un film.
Réalisatrice elle-même, Catherine Montondo y témoigne de l’émotion qu’elle a éprouvé à la vision de Stalker. Tarkovski y retrace les pérégrinations de trois personnages dans un territoire dangereux appelé la « Zone », censé déboucher sur une mystérieuse chambre où les vœux les plus secrets de chacun seront exaucés. « Ce film », déclare Catherine Montondo, « c’est la géographie de notre être. J’ai été émerveillée de voir que quelqu’un ait traduit si justement cette façon de cheminer à l’intérieur de nous-mêmes ».En éditant en dvd les cinq longs métrages de Tarkovski tournés en URSS, de L’enfance d’Ivan à Stalker, Cinéart  nous invite à prendre notre bâton de pèlerin… la conscience critique en éveil et les sens éblouis. 

 

Spécial Tarkovski : L'Enfance d'Ivan - Le Miroir - Solaris - Stalker - Andreï Roublev, Cinéart, collection Cinéfil, dist. Twin Pics

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