FacebookTwitter
01/01/2001
Mots-clés : sortie
 

Yasmine Kassari en réponse à l'article de Marceau Verhaeghe sur son film Quand les hommes pleurent

REBONDS

1. Yasmine Kassari
Le texte de Yasmine Kassari en réponse à l'article de Marceau Verhaeghe sur son film Quand les hommes pleurent..., paru dans le webzine précédant, suivi de la réponse de Marceau Verhaeghe inaugurent une nouvelle rubrique : Rebonds. Le sujet nous a paru l'exiger. Le problème des sans-papiers déborde largement le monde du cinéma tout en engageant certains cinéastes, et non des moindres, dans des actions concrètes (c'est le cas en France où Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Bertrand Tavernier et quelques autres ont provoqué un large débat sur un problème qui est loin de vouloir être résolu par les différentes forces politiques au pouvoir). C'est donc bien volontiers que nous donnons la parole à la réalisatrice de Chiens errants. Nous sommes heureux d'inaugurer cette rubrique avec des textes aussi importants qu'essentiels sur le problème des migrants dans nos sociétés occidentales.

Monsieur,
Je réagis à votre critique de mon film "Quand les hommes pleurent…" parue dans le Webzine de Cinergie ce mois de décembre 2000.

En effet, dans votre article, 4ème §, vous imputez à mon film une possible lecture favorisant l'extrême droite, m'imposant de ce fait vos présupposés.

Je reprends vos lignes :

Extraits de ce 4ème §.

"Très peu de scènes d'action, très peu de commentaires, juste les témoignages. Un a priori à risques. Celui de se limiter aux aboutissants d'une situation sans chercher à en éclairer les tenants, sans, non plus, nous plonger de manière directe dans la réalité concrète des choses, quitte à assumer alors l'ambiguïté des retombées. "Marocains, voyez ce qui arrive à ceux qui vont chercher fortune ailleurs." "Immigrés de Belgique, soyez contents de votre sort car en Espagne, c'est bien pire." "Belges, voyez le désarroi de ces pauvres gens. Si on leur donnaient une bonne petite prime, ils rentreraient chez eux sans problème." : discours proches de certains milieux peu sympathiques, qu'on ne soupçonne évidemment pas un instant Yasmine de vouloir tenir."
Fin de l'extrait.

Ces lignes en italique, c'est votre texte, c'est vous qui les plaquez sur mon film, c'est vous qui les lui attribuez. Ce sont vos idées, vos présupposés qu'en tant que journaliste vous transmettez au lecteur, falsifiant de ce fait la réalité du film et par conséquent déviez sa lecture.
C'est vous qui faites croire qu'en réalisant ce film, j'ai pris le risque de faire le jeu de l'extrême droite. Ce qui est faux ! Aussi bien au niveau des intentions -ça vous le reconnaissez- qu'au niveau de la réalité du film; cela vous ne le voyez pas et c'est bien là le problème.
J'ai essayé de faire un film qui donne au spectateur l'occasion de comprendre ces hommes, leur profond désarroi et l'impasse de l'émigration dans les conditions décrites. J'ai essayé de faire un film où la caméra donne la parole à ces hommes. Mon souci étant qu'ils puissent parler librement, dire ce qu'ils avaient à dire. Ce qui revenait, au niveau de la mise en scène, à mettre en place le dispositif narratif suivant : où être, à quelle distance être par rapport à ces hommes afin qu'ils puissent être eux; cad des individus comme vous et moi, au-delà de leur situation d'émigré ? Ce travail sur la forme est essentiel.
J'ai voulu que les personnes filmées soient singularisées, individualisées, qu'elles apparaissent dans leur humanité, leur force, leur dignité, leurs fragilités … qu'elles nous parlent en puisant dans leurs expériences personnelles afin de casser justement toute idée préconçue et fantasmatique de l'émigré obscur, lointain, voleur, violeur et assassin ... Cela même qui est induit par l'idéologie de l'extrême droite.
Ce que ce film tente, c'est de faire voir la douleur de ces hommes pris au piège de l'émigration clandestine; montrer l'invisible. Dire cette douleur existentielle et la réponse inventée face à cette douleur. Ce que, je pense, le cinéma peut faire. Avec "Quand les hommes pleurent …" , on ne se trouve pas dans la convention du cinéma social. Ni dans le dossier socio-économico-politique.
Pour peu qu'on ait le sens de l'Autre et une capacité de sortir de soi, de s'interroger soi-même sur ses présupposés, on peut regarder ce film en écoutant ces hommes-là. En comprenant leur histoire, en ressentant leur désarroi, on peut s'identifier à eux et à partir de là, chercher à comprendre les situations.
Car les "tenants" (les conditions de vie) sont bien là et tout à fait clairs. Dans l'image, le concret de leurs situations : les lieux de vie, de logement, les gestes, les visages ... Dans le son, les propos, les silences, les bouffées musicales ...
J'ai tourné chaque interview chez la personne rencontrée, à sa demande et au moment où elle le souhaitait.
Les personnes interrogées dans le film ont un regard critique sur leur situation et la décrivent sans cesse : leur statut, leur situation de famille, leurs rapports aux patrons, à leur pays, à l'Espagne … Ils disent aussi les solutions ( je veux pouvoir aller et venir dit Bachir, ce garçon de 15 ans) ... Mais tous ces hommes, ces adolescents disent cela avec leurs mots, leurs visages, à partir de leur vécu.
Bagdad (l'homme au Tee-Shirt blanc au milieu d'un champ) dit clairement :
(…) Et l'État espagnol, ce n'est pas comme dans le reste de l'Europe, la France ou la Belgique ou l'Allemagne ou la Hollande, où c'est la mairie qui délivre des papiers. Non, ici c'est le patron qui délivre les papiers ! C'est pour ça qu'il y a tout cet abus et ce racisme et cette dictature. C'est du fait que c'est le patron qui donne les papiers.

Et la petite Selima (14 ans) :
Je ne peux pas faire ce qu'exige ma liberté !
Etc.

Les tenants seraient-ils plus clairs, plus légitimes, plus crédibles, si on les avait mis dans la bouche d'un commentateur, d'un sociologue, d'un économiste, d'un historien ?
En cela, vous déniez à ces personnes témoignant dans mon film le droit à la parole, le droit à la conscience, le droit au respect. C'est en faire des 'mineurs' qui ne comprennent rien agrave; ce qui leur arrivent et qui doivent accepter que l'on parle, que l'on analyse, pour eux. Votre critique va à l'opposé du mouvement d'identification à la personne interrogée que j'ai voulu et proposé par le film.

De même, quand vous imputez au film cette idée :"immigrés de Belgique, soyez contents de votre sort car en Espagne, c'est bien pire", vous suggérez une comparaison entre les situations immigrées belges et espagnoles qui ne s'y trouve absolument pas et qui va à l'encontre de ce que je pense et de ce que j'ai voulu faire.

"Quand les hommes pleurent…" n'est pas un film sur les émigrés "belges", "espagnols" … ! Il ne s'agit pas dans ce film de nationaliser cet état de fait et donc de s'en désengager, fier de n'avoir pas été visé, au point d'étiquetter les émigrés de Belgique avec paternalisme et arrogance : 'nos émigrés'!

"Quand les hommes pleurent …" est un film sur les êtres et leur mal d'être, quel qu'en soit le pays d'origine et de destination, quel qu'en soit la nationalité. C'est un film sur l'esclavagisme moderne. C'est un film sur ce qu'un être humain ne devrait jamais subir qui qu'il soit et d'où qu'il vienne.
Et ces émigrés de Belgique que vous nommez "nos émigrés", c'est qui ? Vous pensez à qui ? Aux Sans Papier du Petit Château ? Transformés en momies vivantes, immobiles, en attente, trempés sous la pluie le long du canal, sans droit à la parole, au respect, ayant fui la violence, la misère pour retrouver ici sous une autre forme cette violence et cette misère ?
Ou peut-être parlez-vous des émigrés qui n'en sont plus tout à fait. "Nos" émigrés qui sont là depuis plusieurs générations et dont le souci n'est plus les papiers ou le travail dur mais bien le respect, la tolérance, le droit à son identité ?
Votre critique me semble plus déterminée par votre peur de l'extrême droite que par le soucis de comprendre l'Autre.

Yasmine Kassari

2. Marceau Verhaeghe

Chère Madame Kassari,

J'ai été fort touché par votre réaction à mon article. Il y a malentendu, particulièrement pour ce qui concerne les erreurs d'analyse et les présupposés que vous me prêtez.

Tout ce que vous dites de votre film dans votre longue lettre est mis en valeur dans l'article: le souci de donner la parole, de singulariser (individualiser) vos interlocuteurs, de faire voir la douleur de ces hommes pris au piège de l'émigration clandestine, de montrer l'invisible. Il ne me parait pas discutable que votre film est, comme vous le dites, "pas un film sur les émigrés belges, espagnols ou de quelque nationalité que ce soit, mais un film sur les êtres et leur mal être, quel qu'en soit le pays d'origine et de destination, quelle qu'en soit la nationalité, un film sur l'esclavagisme, un film sur ce qu'un être humain ne devrait jamais subir, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne". Il me semble là aussi que cette vision se retrouve dans mon article dont toute la fin est consacrée à expliquer en quoi Quand les hommes pleurent se situe au delà du reportage ou du simple témoignage.
Vous me prêtez sur les émigrés des conceptions que vous qualifiez en termes virulents (vous parlez de paternalisme et d'arrogance) et qui sont totalement éloignées de moi. Vous me trouverez toujours au premier rang des combats contre tout particularisme, tout repli sur soi et sur sa communauté, toute fermeture des frontières, pour la fraternité humaine, le respect de l'être humain, de sa dignité et de ses droits fondamentaux.
Il me semble que votre crispation autour de mon article provient essentiellement de deux petites choses à propos desquelles une rapide mise au point me parait nécessaire.
Le premier malentendu concerne le sens du mot tenant tel qu'il est employé dans la phrase : "Au risque de voir surtout les aboutissants d'une situation sans chercher à en éclairer les tenants". Pour vous, il s'agit des situations de vie des personnes filmées. Or, j'entends, ici, toutes les conditions historiques sociales, politiques économiques et autres qui peuvent expliquer qu'une telle monstruosité soit encore possible aujourd'hui, qui plus est dans une région carrefour historique des deux cultures (romano-européenne et arabo-maghrébine). Il n'y a pas d'analyse de ce type dans votre film. C'est une conséquence normale de votre choix de réalisatrice qui met en avant les hommes et leur parole plutôt que d'expliquer le pourquoi. Ce choix, je le respecte pleinement. La parole de ces hommes, comme vous, je la considère hautement estimable. Mon propos n'est pas de dire qu'elle mérite moins de considération qu'une parole de spécialiste. J'ai simplement souligné que ce choix de réalisation (focus sur la parole du sujet) comportait un revers: le danger de voir le spectateur, en quelque sorte, s'approprier cette parole en fonction de ses propres présupposés. Il s'agissait là d'une opinion neutre par rapport à votre film, mais les exemples de ces présupposés que je donne, et que je tire volontairement vers la caricature pour les rendre parlant, sont la source du deuxième malentendu. Ce sont des clichés aussi éloignés de ma pensée qu'ils peuvent l'être de la vôtre et, en aucune manière, je n'ai voulu les accoler à votre film. Je les introduit par la phrase "Quelles conclusions peuvent être déduites du désarroi de ces gens ". Je les place entre guillemets pour, justement, les couper du contexte. Enfin, je me distancie de ces propos autant que je vous en distancie dans la phrase qui les suit.
J'avoue avoir longuement hésité avant d'aborder aspect dans l'article. J'ai finalement estimé de mon devoir de le porter sur la place publique parce que, à trois reprises, à l'occasion des deux projections (en festival) auxquelles j'ai assisté, des spectateurs m'ont fait part de cette crainte. Et si j'ai traité ce problème, ce n'était nullement dans un esprit de critique négative, mais dans un souci de prévention. Je tenais à rappeler au lecteur que la possibilité d'une telle interprétation est une conséquence naturelle du choix de donner la parole. Ma peur, si elle existe, est moins à l'égard de l'extrême droite que d'une pensée malsaine, présente dans tous les milieux, et qui légitimise insidieusement des comportements de racisme ordinaire malheureusement biens ancrés. Et je ne parle à cet égard que de risque, de potentialité, de danger. Nulle part, je ne dis que ce risque, vous avez eu tort de l'assumer. Mon opinion personnelle est que le spectateur est adulte, capable de se faire sa propre lecture au-delà de tous les a priori.
Ce passage constituait, à mon sens le seul bémol d'une critique, par ailleurs, positive. J'espère que ces mises au point respectives nous aiderons à mieux nous retrouver autour de votre travail.

Cordialement
Marceau Verhaeghe

3. La Rédaction

De l'avenir de Rebonds, nouvelle rubrique.

Tout autre chose qui n'a rien à voir avec ce qui précède mais avec le futur de cette rubrique. Pour ceux qui nous reprochent d'être trop complaisants vis-à-vis du cinéma de notre communauté ou de ne pas l'être assez. Ce qui nous passionne dans notre cinéma c'est la singularité de son regard sur le monde dû, sans doute, a des conditions de fabrication largement artisanales. Le fait que chaque film ressemble à une aventure menée avec une certaine dose de culot et d'originalité dans les contrées de plus en plus formatées du domaine des images ne fait pas, de chacun d'entre eux un chef d'œuvre.

Cinergie.be, notre webzine en ligne sur internet n'est pas un média de promotion (1) mais d'information. Dans une économie de marché qui essaie de nous faire croire que tout se vaut parce que tout n'est que produit à vendre, nous nous flattons de conserver une liberté de ton que tout journaliste se doit d'observer sous peine d'enfreindre les règles déontologiques de son métier. Le cinéma est un art -- oui, un art, je le répète (pourquoi serait-il une exception culturelle si ce n'était le cas ?), pas seulement un commerce d'images - un art, donc, qui se commente avec un regard et une subjectivité qui est le propre de toute critique. Nous n'avons pas l'intention de brider notre liberté d'expression d'autant qu'il nous semble que le cinéma belge est, depuis les années nonante, devenu suffisamment adulte pour comprendre que des remarques à priori désagréables font avancer les choses, progresser le travail d'un cinéaste plutôt que d'entraver sa créativité.
Il ne faut pas s'appeler Lacan pour savoir qu'on progresse et grandi dans la confrontation avec l'autre et non pas dans sa négation. A la veille de la Révolution française, Beaumarchais, en fondant (première européenne) la Société des Auteurs écrivait : " Sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur ". Une phrase qui n'a rien perdu de son actualité.

Jean-Michel Vlaeminckx

(1) Celle-ci est assurée, sur notre site, par les Dossiers de presse électroniques, lesquels - nos fidèles internautes l'auront remarqués - offrent plus qu'un dossier de presse imprimé : les schémas, dessins, croquis préparatoires à la fabrication du film ainsi que des entretiens menés par notre équipe de journalistes.

 

 

commentaires propulsé par Disqus