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36 choses à faire avant l'an 2000 de Jean Frédéric de Hasque

Publié le 01/04/2004 par Philippe Simon / Catégorie: Critique

Rien à voir, tout à regarder
Pertinence du cinéma qui emporte le regard et le fait voyager. Nous sommes dans le petit village de Kuma Konda au Togo à la veille de l'an 2000.

Devant une épicerie des hommes et des femmes se parlent. Nous ne comprenons rien et pourtant nous sommes-là. Un peu comme ces enfants que nous découvrons, passé la grand'rue, dans cette école de tôle et de ciment, attentifs et surpris face aux mystères du système digestif des ruminants.
Plus loin un homme repeint à la brosse la façade d'un bâtiment. Il n'ignore pas la caméra qui le filme et déjà dans les regards qui se croisent, une complicité s'installe où nous, spectateurs, allons trouver notre place. Dans les locaux d'une bibliothèque en construction des hommes s'inquiètent des retards pris par les travaux. Ils parlent avec une certaine lenteur, bougent de même et le temps s'étire. Là-bas un homme répare avec des bouts de ficelle l'antenne d'une radio locale plus que rudimentaire alors qu'ici un vieil homme travaille la terre à la houe et récolte des pieds d'igname. Ses mains qui caressent les racines évoquent une mémoire ancienne. Des femmes font la vaisselle près d'une source puis reviennent au village, leurs bassines sur la tête. Autres corps, autres rythmes, autres vies. Et comme les séquences s'enchaînent et se répètent, nous découvrons que nous sommes loin de nous.
Suite d'instants quotidiens saisis au gré des multiples activités d'un village, le dernier film de Jean Frédéric de Hasque, 36 choses à faire avant l'an 2000, propose un voyage et une réflexion au-delà de l'exotisme et des attendus ethnographiques qui accompagnent d'ordinaire ce genre de démarche. Sans un mot de commentaire, pariant sur la force des gestes et des regards, ne gardant de la parole de l'autre que la chanson de quelques phrases banales et usuelles, Jean Frédéric de Hasque construit son film dans cet espace particulier et si important où une relation se noue et se découvre.
Sa façon de filmer l'autre ne cherche jamais à l'élucider, à nous le faire comprendre. Ce qu'il cherche, ce qui l'intéresse est de nous placer à cet instant précis où nous allons cesser de voir pour commencer à regarder, c'est-à -dire être là, présent, partie prenante de ce qui se passe. Tout ici est affaire de pénétration, de présence et de partage, la place de la caméra, la durée des plans, le rythme du montage jusqu'à cette volonté de garder le son brut qui accentue encore ce souci de réduire la distance tout en la conservant.
Respectueux de l'espace et de la dimension de l'autre, attentif à ne jamais forcer ou contrôler une situation, la séquence de la chasse aux papillons est exemplaire de cette disponibilité à l'imprévu, aux hasards du moment, Jean Frédéric de Hasque parvient à nous faire ressentir ce qui se joue d'émotions complices entre la vie des gens de ce village et la nôtre et précisément malgré ces différences qui les font autres.
Et ce qui, au point de départ, apparaissait comme un prétexte un peu mince, la célébration de l'an 2000 qui ici se manifeste par quelques pétards, une guirlande lumineuse et un repas pris ensemble autour d'une lampe à pétrole, devient cet écart qui fait sens en nous renvoyant à ce qui, au même moment, se passait chez nous, à notre vie si étrangère et qui pourtant l'espace d'un film, s'est conjuguée étrangement à celle de quelques autres.
Magistral, 36 choses à faire avant l'an 2000 réussit ce qui est l'essence même d'une aventure cinématographique : créer du lien entre les autres et nous.

 

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