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L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé

Publié le 07/01/2026 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Faux et usage de faux

Czesław Bojarski (Reda Kateb), dit « Jan », ingénieur polonais réfugié en France pendant la Seconde Guerre Mondiale, y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil (il s’est évadé d’un camp, sans papiers) l’empêche de déposer les brevets de ses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose de fabriquer pour lui des faux billets. Jan met alors au point une méthode révolutionnaire de fabrication. Doté d’un talent inouï pour peaufiner les détails de ses « œuvres », il fait gagner des fortunes à son employeur. Démarre alors pour lui une double vie, à l’insu de son épouse (Sara Giraudeau) et de leurs enfants. Travaillant maintenant à son compte, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur André Mattei (Bastien Bouillon), le meilleur flic de France. 

L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé

Polar à l’ancienne inspiré de l’histoire incroyable, mais vraie de Bojarski (1912-2003), dans le style des films de Jacques Deray (on pense beaucoup à Flic Story et à son affrontement Delon / Trintignant), L’Affaire Bojarski est une épopée à la fois épique et intime, qui se déroule de 1943 à 1964, et qui démarre in media res en 1951, lors d’un braquage de fourgon dans la forêt de Rambouillet, destiné à voler des rames de papier à billets et auquel Jan, farouchement opposé à toute forme de violence, est contraint de participer. Il sait pourtant que fabriquer de faux papiers peut lui valoir cinq ans de prison… et des faux billets trente, mais sa devise est de rester discret en toutes circonstances : « Rien d’ostentatoire ! ». Cette impressionnante scène d’introduction montre la nature douce de cet antihéros bien plus porté sur ses ambitions d’inventeur que sur l’argent, mais aussi sa détermination sans failles : dorénavant, pour éviter ces excès inutiles de violence, Jan mettra lui-même au point son propre papier (à base de papier à cigarettes), dont la qualité impressionnera tellement la Banque de France que l’on vend aujourd’hui aux enchères des « Bojarski » originaux (qui coûtent des fortunes). 

Génie aux doigts d’or (il a également inventé une cafetière révolutionnaire et un nouveau modèle de stylo à bille), Bojarski est un homme simple, sans goût du luxe, amoureux de son épouse (Sara Giraudeau, très attachante), un bon père, qui travaille à ses faux billets dans une remise au fond du jardin. Ses activités illégales découlent uniquement du fait qu’il « n’existe pas » officiellement pour son pays et montrent son obsession perfectionniste pour le travail bien fait. L’occasion pour Jean-Paul Salomé de filmer en détail le processus - long, délicat et minutieux - de fabrication des billets - prenez des notes !... Ce ne sont que l’orgueil grandissant de Jan et sa soif de reconnaissance (« Je fabrique des chefs-d’œuvre à longueur de journée sans pouvoir le dire à personne ! ») qui le mettront en danger, notamment lorsqu’il commence à narguer le policier qui le traque en lui envoyant des exemplaires de ses « œuvres ». Ce passionnant jeu du chat et de la souris n’est jamais meilleur que lorsqu’il décrit la rivalité entre le faussaire et le flic, lors d’une poignée de scènes au téléphone, mais aussi lorsque – à l’instar de De Niro et Pacino dans Heat – ils ont une conversation dans un bar, le flic ignorant la véritable identité de son interlocuteur. 

Cet angle original – l’ambition et le besoin créatifs de ce faussaire surnommé « le Cézanne de la fausse monnaie » - permet à Salomé, réalisateur à la carrière un peu impersonnelle (Belphégor, Arsène Lupin, Les Femmes de l’Ombre, La Daronne), de signer son meilleur film à ce jour, offrant par ailleurs à Reda Kateb, de toutes les scènes et de tous les plans, un rôle en or. 

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