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Oleg de Juris Kursietis

Publié le 06/07/2020 par Constance Pasquier, Dimitra Bouras et Nastasja Caneve / Catégorie: Critique

Asphyxie

Deuxième long-métrage du réalisateur letton Juris Kursietis après Modris en 2014, Oleg est un cri sourd qui résonne. Projeté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en mai 2019, le film met à l’honneur le cinéma balte peu connu chez nous. Comme de nombreux films contemporains, Oleg raconte la migration humaine : celle des ouvriers de l’Europe de l’Est qui arrivent en Belgique pour trouver l’Eldorado. Cette coproduction entre la Belgique, la France, la Lettonie et la Lituanie est un film résolument européen qui oscille entre le drame social, le film noir et le drame psychologique.

S’inspirant d’une histoire vraie, Juris Kursietis met en scène Oleg, interprété remarquablement par Valentin Novopolskij, un jeune boucher letton qui tente sa chance en Belgique. Fraîchement arrivé avec d’autres compatriotes, Oleg, victime de la trahison d’un de ses collègues, perd rapidement son travail. Son rêve doré lui file entre les doigts jusqu’à ce qu’il soit recueilli par un jeune Polonais qui apparaît très vite comme une crapule criminelle manipulatrice.

Le film étouffe le spectateur à l’instar de son protagoniste qui suffoque. Ce huis clos asphyxiant est produit par cette seule caméra à l’épaule qui ne lâche jamais Oleg. Elle le suit constamment dans cette relation de manipulation dont il est victime. Oleg n’est jamais serein, toujours à l’affût, cherchant sans cesse une échappatoire, et cette caméra toujours en mouvement accentue cet état.

Le film s’ouvre et se ferme sur un vaste lac gelé, d’une candeur éblouissante, où tous les repères sont confondus. Oleg évolue dans ces couleurs froides tout au long de son parcours initiatique. Ces tons mettent aussi en exergue la solitude de ce jeune homme qui n’a personne sur qui s’appuyer et qui manque cruellement de chaleur humaine. Des choix esthétiques et techniques qui accentuent le réalisme de ce destin partagé par de nombreux jeunes clandestins.

Oleg repose sur le jeu de son protagoniste charismatique : Valentin Novopolskij. L’acteur ne manifeste jamais vraiment le désespoir dans lequel il se trouve. Son interprétation est juste, il est sur le fil, prêt à exploser, sauf que la retenue est de mise. La scène initiale du film fait référence au symbole de l’agneau mystique et l’on comprend que ce jeune homme est celui qui se sacrifie pour sa famille, pour sa grand-mère qu’on ne voit jamais, mais qui occupe une place non négligeable dans le film. Il est celui qui plonge, sans certitude, dans un monde inconnu. Le spectateur se lie d’affection pour cette victime que personne ne veut écouter, même la police qui n’entend pas ses cris de détresse.

Juris Kursietis offre un point de vue différent sur les phénomènes de migration humaine. Ces migrants ne viennent plus du Sud mais bien de chez nous, de notre Europe. Une autre Europe, celle qu’on fuit pour survivre. Or, ils ne sont pas pour autant mieux accueillis. Confrontés à l’injustice, à la pauvreté, aux conditions de travail précaires, au racisme, à l’assujettissement, ils ne sont pas mieux lotis et subissent même les affres de leurs voisins, ici les Polonais.

Oleg n’est pas une partie de plaisir. Les moments de joie sont rares et souvent très éphémères. Le spectateur est happé dans cette spirale infernale de la manipulation et voudrait aider ce jeune à s’échapper. En vain. Ce film, profondément ancré dans notre quotidien, est d’une grande puissance tant formelle que thématique et permet de mieux comprendre les réalités de ces jeunes qu’on croise au détour d’une soirée privée dans notre capitale.

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