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Rencontre avec Thibaut Quirynen, responsable du Kinograph, nouveau cinéma bruxellois

Publié le 11/06/2019 par David Hainaut et Tom Sohet / Catégorie: Entrevue

« Les salles ont bel et bien un avenir devant elles ! »

Cinéma inauguré fin avril au sein des anciennes casernes d'Ixelles, le Kinograph, qui complète désormais l'offre bruxelloise, est né dans un vaste quartier jusqu'ici dépourvu d'écrans et pourtant propice, car situé entre les deux universités de la capitale, l'ULB et la VUB.
Ce qui pourrait ressembler à un pari fou voire à un fantasme, est en fait un projet mûrement réfléchi en amont depuis plus de deux ans par Cinécité, une coopérative initiée entre autres par Thibaut Quirynen qui - avec Clara Léonet - gère actuellement cette salle de 300 places, servant auparavant aux officiers de police.

Rencontre avec ce jeune trentenaire connaissant bien le milieu culturel belge, puisqu'il a été attaché de presse dans une maison de disque (PIAS) avant de bifurquer vers la distribution, chez Twin Picks d'abord, chez O'Brother ensuite, où il était responsable marketing jusqu'à l'an dernier.

Cinergie : Ce désir d'ouvrir une salle aujourd'hui, c'est parce que vous ressentiez qu'il manquait quelque chose à Bruxelles ?
Thibaut Quirynen : C'est vrai qu'à Bruxelles, l'écosystème des salles est particulier. On a soit des multiplexes au centre ou à l'extérieur de la ville, soit des salles d'art et essai, comme le Palace, toujours au centre-ville. Mais hormis le Stockel, le Vendôme et quelques rares autres, les cinémas de quartiers, qui existaient par dizaines jusqu'aux années septante, ont tous disparus. Or, ici, alors qu'on se trouve dans le quartier universitaire, avec plusieurs dizaines de milliers d'étudiants, il n'y pas le moindre cinéma! Il y avait donc un manque à combler. Mais le Kinograph est aussi né d'une observation d'autres villes européennes, où de nouveaux projets, à petite échelle et se voulant citoyens, naissent sur un modèle coopératif comme le nôtre. Ce qui permet de proposer une offre de proximité pertinente, en marge de l'époque dans laquelle on vit. Car notre volonté va bien plus loin que de jouer aux nostalgiques en récréant un cinéma d'antan...

C. : Dans un milieu déjà concurrentiel, il s'agirait donc bien là d'une offre complémentaire?
T.Q. : Oui. C'est d'ailleurs le discours que nous avons avec tous les distributeurs. Nous ne sommes par là pour prendre des parts de marché à d'autres. Ce qu'on imagine, c'est plutôt de réactiver un nouveau public qui a peut-être perdu l'habitude d'aller au cinéma et qui n'a pas envie de se déplacer plus loin, où l'offre ne lui correspond pas toujours. Un cinéma "près de chez soi" fait tomber pas mal de barrières. Presque tous les jours nous avons des gens qui passent par hasard en nous disant "Ah tiens, il y a un cinéma ici ? Mais comment ça se passe, au fait ? " Il y a un lien naturel qui se créée par la proximité. Puis, Clara Léonet et moi sommes là au quotidien donc, il y a une relation d'égal à égal : les spectateurs savent que nous gérons tout à temps plein et de A à Z, de l'administratif à la caisse (NDLR: le prix d'une séance va de 6 à 7,5 euros) en passant par l'accueil et la programmation. On peut donc communiquer directement avec eux.

C. : On sent que la passion vous guide. Mais comment vous y retrouvez-vous pour que l'opération soit un minimum rentable ?
T.Q. : C'est ce qui a fait partie de notre réflexion. Il faut savoir que CinéCité, le nom de notre coopérative, a été lancée il y a plus de deux ans. On a suivi un incubateur de projets d'entrepreneuriat social (NDLR: via CoopCity, basé dans les locaux de la SMART à Saint-Gilles), où on est arrivé avec l'idée de lancer un projet de cinéma différent. On a réfléchi à comment tenir sur fonds propres, via une formule permettant d'amener des financements avec des parts de gens intéressés par cette offre de proximité. 300 contributeurs - et bien au-delà de nos amis et de nos familles (sourire) - ont ainsi amené 15 000 euros au départ. Si cette étape-là n'avait pas été franchie, ça aurait été problématique. Par la suite, Charbon Studio, une boîte de post-production, s'est proposée d'occuper l'écran pendant la journée, avant la projection de nos films, de quoi permettre de réduire les charges fixes. On trouve en fait d'autres sources de profits. Alors oui, c'est peut-être un défi difficile à appliquer sur un modèle éphémère dans cette grande salle, mais dans l'absolu, quoi que certains en pensent, on peut se dire que les salles ont de l'avenir devant elles. Elles doivent juste s'adapter à de nouveaux défis et se dire qu'un cinéma n'est plus un simple lieu où ne fait que projeter des films.

C. : Car vous faites bien de le rappeler, vous êtes officiellement présents à Ixelles jusqu'à fin 2020. À moins que...
T.Q. : C'est notre espoir. Il y a juste encore une inconnue au niveau de la conservation ou non du bâtiment historique incluant le Kinograph, qui intègre ici un plus vaste projet (NDLR: See U). On aimerait rester mais alors en l'adaptant et l'optimisant, pour correspondre encore mieux aux besoins du public et de la programmation. Par exemple en ayant deux petites salles de 60 et 100 places avec un espace d'accueil plus large, incluant un bar. Bien qu'on collabore pour l'instant avec un collectif à l'étage (NDLR: KomChéTamère), un petit restaurant qui fonctionne en économie circulaire.

C. : Pour la programmation justement, comment procédez-vous ?
T.Q. : Nous sommes quatre à discuter de notre programmation fixe du mois. En parallèle, on a formé un club de programmateurs, pour être en phase avec un échantillon représentatif de notre public. En plus de deux critiques (Nicolas Clément du Focus-VIF, Didier Zacharie du Soir), il y a là des gens de tous les âges, des hommes, des femmes, des étudiants, des retraités... ce qui nous permet de voir ce qui intéresse vraiment le public et en quoi celui-ci peut apporter sa pierre à l'édifice. C'est intéressant et stimulant de ne pas se dire qu'on programme d'une tour d'ivoire, et qu'on reste en contact avec des gens autour du cinéma. Pour aussi se rendre compte quelles sont leurs envies, ou leurs freins.

C. : Et concrètement, dans votre salle, comment tout cela se met-il en place ?
T.Q. : Pour le moment, on a trois rendez-vous qui se répètent : le mercredi est dédié plus aux étudiants, le samedi aux documentaires et le dimanche aux familles, en plus de classiques (Apocalypse Now, Lost Highway...) et de thématiques spéciales (Agnès Varda, bientôt Quentin Dupieux...) : on a ainsi fait un programme autour du skate-board, et arrivera bientôt un autre sur le cyclisme (avec La Grand-Messe, de Valéry Rosier & Meryl Fortunat-Rossi), en marge du Tour de France à Bruxelles. On est à la fois un lieu d'expérimentation et d'entertainement : nous ne voulons pas être un club élitiste pour cinéphiles. On souhaite des propositions qui parlent à tous, pour montrer qu'un cinéma en 2019, ce sont des gens qui se rassemblent devant un écran pour vivre des émotions en commun. C'est pourquoi on a par exemple misé sur un film d'animation formidable comme Spider-Man : il n'a pu trouver son public, car il était trop étrange pour les multiplexes, et les autres cinémas n'avaient pas envie de le diffuser. Tout ça n'est pas toujours évident à mettre en place, car les gens ont des visions encore très manichéennes sur ce qu'un cinéma peut ou doit proposer. Or, c'est important de ne pas s'arrêter aux étiquettes, car sur le long terme, le jeu en vaut la chandelle.

C. : Puis, vous tombez à pic pour un certain type de films, dont on sait qu'il manque des écrans : comme le cinéma belge ou les documentaires...
T.Q. : C'est sûr. Ce qui pour moi a été un élément déclencheur l'an dernier, c'est de voir l'ouverture du Palace avec quatre superbes nouvelles salles, pendant que l'Actor's et ses trois salles disparaissent et où des cinéphiles avaient leurs habitudes. On a aussi envie d'assumer et de jouer notre rôle dans un circuit secondaire, ce qui peut susciter l'intérêt de certains distributeurs pour certains films, qui sortent parfois au mauvais moment et qui en fait, peuvent intéresser le public plus tard. Voire encore, de collaborer avec des festivals, comme on l'a fait avec le 1er Festival Jean Rouch d'étudiants de l'ULB, où on a reçu jusqu'à 200 personnes par soir...

C. : Vous devriez faire des émules, non ?
T.Q. : On aimerait. Après, on s'en rend compte tous les jours, ça reste un sacré défi d'ouvrir un cinéma de nos jours. Mais quand on voit le nombre de sièges par habitant en Belgique par rapport à des pays comme l'Angleterre, l'Allemagne, la France ou les Pays-Bas, on a un manque criant ! La durée de vie de beaucoup de films à l'affiche reste bien trop courte chez nous. Je pense donc qu'il y a beaucoup de choses à réinventer pour que le cinéma soit un lieu de vie, de partage et un espace coopératif. Cela pourrait aussi exister à Saint-Gilles ou à Schaerbeek. Car la comparaison vaut ce qu'elle vaut, mais un tel cinéma est comparable à ce qui se passe dans l'alimentation, avec ces épiceries bios qu'on voit poindre un peu partout, notamment à Bruxelles...

C. : Bref, c'est là pour vous un beau challenge...
T.Q. : Oui, les journées sont bien remplies, mais on est déjà heureux ! Vous savez, lors notre première réunion de programmateurs qui regroupait dix citoyens lambda, neuf nous ont confié avoir un abonnement à Netflix ! Que les cinémas entrent en conflit face à ces plateformes en se barricadant, c'est impossible. On doit suivre l'évolution. C'est d'ailleurs super que le Palace diffuse un film comme Roma (NDLR: issu de la plateforme américaine), parce que ces films-là ont un réel intérêt sur grand écran. Ce n'est pas non plus parce qu'on avale une série chez soi toute une soirée qu'on n'a pas envie d'aller au cinéma le lendemain, comme on se fait livrer un repas chez soi et qu'on peut aller au restaurant. Nous, on ne voit rien de tout ça d'un œil négatif : je pense justement que cette période est intéressante pour se questionner sur ce qu'est le cinéma en salle aujourd'hui. Et ce qu'il sera demain...

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