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Sur le tournage du film “The Barefoot Emperor” de Peter Brosens et Jessica Woodworth

Publié le 22/11/2018 par David Hainaut et Tom Sohet / Catégorie: Tournage

L'Empereur contre-attaque

Une fois n'est pas coutume, c'est au bord de la mer Adriatique, en Croatie, que nous a conduit le tournage du long-métrage belge, The Barefoot Emperor, qui n'est autre qu'un prolongement de l'inclassable King of the Belgians, un film un peu passé inaperçu dans nos salles en 2016, mais qui a eu un certain retentissement à l'international.

Histoire de susciter plus d'attention intra-muros, son duo de réalisateurs, formé par Peter Brosens & Jessica Woodworth, a cette fois eu l'idée de convier six journalistes belges, durant quatre jours, sur leur plateau.

Concédons-le : en cette ère de transformation médiatique et du "tout-va-plus-vite", être convié sur un tournage un week-end entier pour s'entretenir avec les réalisateurs et les acteurs n’est pas chose courante. Nous en avons bien sûr profité pour y accomplir ce que nous faisons habituellement sur un tournage en une journée, de la campagne anversoise au fin fond de l'Ardenne, en passant par une animalerie carolo ou un café molenbeekois.

L'épopée de King of the Belgians

Tout d'abord, une recontextualiation s'impose. Il y a deux ans, le duo de réalisateurs flamands - et couple à la ville - formé par Peter Brosens et Jessica Woodworth bascule de cinéma, jusque là autoproclamé "contemplatif, poétique et intense", en s'attaquant au challenge d'une comédie. Un quatrième film (après Khadak, Altiplano et La Cinquième Saison) parodiant la famille royale – avec un Roi présenté comme un pantin ! -, sous la forme singulière d'un faux documentaire aux relents de road-movie, tourné notamment en Turquie et dans les Balkans. Un improbable pari qui a donc fait naître King of the Belgians. Présenté pour la première fois en 2016 lors du prestigieux Festival de Venise dans la catégorie Orizzonti, le film entama un petit tour du monde, lui valant quatre-vingt sélections en festivals, une soixantaine de reventes à l'étranger et une douzaine de récompenses. Avec en prime, une sélection aux European Film Awards dans la catégorie de la Meilleure Comédie. Des échos largement suffisants pour que ses créateurs envisagent une suite dans la foulée, malgré une sortie paradoxalement restée discrète en Belgique vu, paraît-il, l'aspect trop inclassable de l'œuvre, les réalisateurs ayant carrément dû le sortir eux-mêmes !

L'humour, comme arme contre les extrémismes

Cette fois, c'est donc en Croatie, sur l'une des quatorze îles que compte l'Archipel de Brioni, que se concentre l'action de The Barefoot Emperor, une "fausse" suite, puisque c'est bien de fiction pure dont il est question ici – le film pourra donc se voir indépendamment de son prédécesseur - même si là encore, la réalité s'en mêle. Repéré par hasard au détour d'un séjour vacancier par Brosens & Woodworth, cet endroit particulier – où, entre 1953 et 1980, le maréchal Tito, l'ancien président... à vie du pays, y passa la moitié de son temps – est pour la première fois employé au cinéma. L'île en question est en effet le théâtre principal d'une histoire où le Roi Nicolas III de Belgique, toujours accompagné par sa fidèle délégation, est contraint à une stricte cure de repos après que l'implosion de son royaume ait déclenché l'effondrement de l'Union européenne. Là, il apprendra qu'il est appelé à devenir le premier Empereur d'une nouvelle Europe à tendance nationaliste, la "Nova Europa". Rien que ça ! "Si l'idée peut sembler dingue voire audacieuse sur papier", explique la réalisatrice, "on trouvait ce point de départ intéressant pour observer la situation de la Belgique et de l'Europe, se poser des questions sur ce qui se passe aujourd'hui autour de nous, avec la problématique des flux migratoires, la montée de l'extrême-droite et se demander si l'histoire se répète. Nous ne sommes peut-être pas en 1939, mais on vit en ce moment une période fragile et nous, comme cinéastes, plutôt que rester les bras croisés, on avait envie de prolonger le débat sur grand écran. Sous forme d'humour, qui constitue souvent une clé, si pas une arme intelligente contre les extrémismes."

De l'art d'anticiper l'actualité

Ceux qui ont vu King of the Belgians s'en souviennent : il était là question de Brexit, de coup d'état turc, de crise des réfugiés et de tentative de séparation de la Catalogne. Pour deux auteurs n'envisageant pas de faire un film à dimension politique, force est de constater une certaine anticipation sur l'actualité. "Pourtant", se justifie presque Peter Brosens, "nous ne voulons pas donner de réponses, mais simplement poser des questions comme: Qu'est-ce que cela veut dire d'être Européen aujourd'hui ? Comment est-il possible que la peur soit si facilement éveillée ? Pourquoi sommes-nous si prompts à oublier les leçons du passé ? De quoi un grand dirigeant est-il fait ? Et plus spécifiquement, comment le Roi réagira-t-il à de telles circonstances?, etc..."

Un important travail en amont

Du côté des comédiens, croisés plusieurs fois, tantôt entre deux scènes – une longue visite d'une impressionnante reconstitution de cérémonie figurait à notre planning – tantôt entre deux chambres d'hôtel, un constat unanime revient : on se passionne à tourner avec Peter Brosens et Jessica Woodworth. Des acteurs qui nous ont d'abord appris avoir eu le luxe rare de passer quelques jours au même endroit douze mois au préalable, spécialement pour peaufiner leur rôle ! De quoi confirmer l'habituel et impressionnant travail réalisé en amont par le duo, jamais inutile en cas d'imprévu, d'autant qu'il y en eut un, et non des moindres, puisque la durée de ce tournage a dû être ramenée de 26 à 19 jours ! Mais comme le confirme le comédien flamand Peter Van Den Begin (D'Ardennen, Dode Hoek...), Magritte 2017 du Meilleur Acteur pour son rôle de souverain : "Travailler avec eux est unique, car au-delà de nos personnages, ils nous invitent à participer à penser au film. On se retrouve face à un scénario qui change tout le temps, avec des surprises au quotidien, parce qu'ils expérimentent sans cesse de nouvelles choses. Mais ça n'est pas neuf que pour moi, car même les expérimentés Udo Kier (NDLR: cet acteur de 74 ans, qui a tourné pour Gus Van Sant et Lars Van Trier, campe ici un étrange médecin) et Géraldine Chaplin, qui jouent dans ce film, m'ont confié tous les deux n'avoir jamais vu ça dans leur carrière !"

Géraldine Chaplin, invitée de luxe

Car en effet, la fille de Charlie Chaplin en personne, est l'une des nouvelles recrues de cette aventure. Ce qui fait presque sens, pour une actrice s'étant toujours définie comme "une enfant polyglotte de la grande Europe". "Oui, c'est vrai", confirme-t-elle avec le sourire, "mais cette Europe est aujourd'hui tellement en danger que l'idée de faire ce film est géniale ! King of the Belgians m'a tellement bouleversée, surtout pour son humour si atypique, que j'ai accepté tout de suite un rôle. J'aurais même été d'accord de jouer une chaise ou une porte pour être dedans !". Mais le second rôle qu'elle incarne est bien sûr primordial, puisqu'elle campe Lady Liz, une habitante de l'île, fortement impliquée dans la trame. "C'est vrai que Jessica et Peter font beaucoup de changements, mais je suis d'accord avec leur théorie qui est de se laisser emporter par l'énergie du tournage du film, et ce, dès qu'il commence. Mais changement ne signifie pas improvisation : ils savent très bien ce qu'ils veulent, parfois au mot près. Pour moi (NDLR: malgré ses 74 ans), c'est clairement une nouvelle façon de bosser. Mais nous, acteurs, on reste des caméléons qui tentons de nous adapter à leur univers. On accepte d'être moulé à leur façon", nous indique, dans une spontanéité caractéristique, celle qui a fait ses premiers pas au cinéma dans Les Feux de la Rampe de son illustre père, joué dans Le Docteur Jivago et qui était cette année à l'affiche du cinquième Jurassic Parc. "Absolument tous les rôles sont importants !", aime à dire celle qui, plus jeune, rêvait pourtant d'une carrière de danseuse.

L'île mystérieuse... de Tito

La danse, une passion commune avec une autre actrice-clé du film, la Belge Lucie Debay (Mélody, Nos Batailles), qui reprend son rôle de Louise, la responsable en communication du Roi. "C'était le rêve de Géraldine en effet, elle m'en a d'ailleurs parlé. Ce qui ne m'étonne pas, vu sa grâce, sa souplesse et sa corporalité, que je trouve impressionnantes. D'ailleurs, il y a justement une partie dansée dans le film (NDLR: le Boléro de Ravel) et elle est venue nous voir."

Quant à ses impressions sur le tournage ?

"C'est intense, mais chouette ! Cette île est hallucinante, avec cette énorme charge qui règne encore de Tito, lui qui y restait la moitié de l'année. Comme il recevait énormément de personnalités (NDLR : environ 250 y sont passées, de Fidel Castro à Sophia Loren, en passant par Che Guevara, Gandhi, Richard Burton, Gina Lollobrigida ou le... Roi Baudouin), il s'est passé beaucoup de choses ici. Puis, il y a beaucoup d'animaux, comme un éléphant offert par Indira Gandhi (NDLR: un lama fut même offert par le "Che"!), toujours vivant d'ailleurs. Que les réalisateurs se servent de ces éléments existants dans leur film est une aubaine. Leur méthode reste particulière, mais ils sont documentés, instinctifs, méticuleux et toujours à l'affût de nouveautés. Par exemple, en plein tournage, ils ont pris la décision de modifier un élément de l'histoire qui a eu d'énormes répercussions à plein d'endroits du film. Cela nous a fait changer tout le planning ! Mais voilà, ils ont besoin de ça pour créer. Nous, on s'adapte en mettant bien sûr notre égo en poche, toujours au service de l'histoire. Mais c'est excitant à vivre !"

Un film belge international

Deux autre comédiens, qui reprennent du service, Titus De Voogt (The Missing), en valet du roi, et Bruno Georis, (Ennemi Public) en chef de protocole, ne disent rien d'autre. Le second déclare ainsi : "Si cette fois, les choses sont forcément plus structurées et cadrées, l'atmosphère, l'ambiance et la convivialité sont comparables à notre film précédent. Ils font un travail monumental, avec une intelligence du cœur et en étant attentifs aux gens. Il n'y a pas de hiérarchie. Pour un comédien belge comme moi, cette aventure est une chance inouïe. Ils racontent peut-être des histoires terrifiantes sur papier, mais elles ont le mérite de nous questionner en se divertissant. On espère donc faire sourire un maximum de gens !"

D'une durée annoncée d'une heure trente-cinq et scénaristiquement propice à une nouvelle suite, The Barefoot Emperor, qui mêle donc comédiens francophones, flamands mais aussi internationaux, est un film belge coproduit par la Bulgarie, la Croatie et les Pays-Bas et est soutenu - entre bien d'autres organes - par Eurimages, la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Fonds Audiovisuel Flamand et le Tax-Shelter Belge. Sa sortie est prévue pour l'été 2019.

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