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Yummy de Lars Damoiseaux

Publié le 20/01/2020 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Amour, gloire et zombies

 

Un jeune couple flamand, Alison et Michael (Maaike Neuville et Bart Hollanders), se rend dans une prestigieuse (du moins sur le prospectus) clinique d’Europe de l’Est spécialisée dans la chirurgie esthétique à des prix défiant toute concurrence. Le but du voyage est de revoir à la baisse la trop lourde poitrine de madame, qui lui occasionne des maux de dos. Ils sont accompagnés par la maman d’Alison, alcoolique, déjà rafistolée de partout, mais qui a réservé sa place pour un énième lifting. Dans la poche de Michael, un garçon plein de bonne volonté mais très empoté, se trouve une bague de fiançailles qu’il compte offrir à sa belle après l’opération. C’est sans compter sur la présence du charmeur Daniel (Benjamin Ramon), un infirmier très dikkenek qui développe immédiatement une obsession pour la poitrine de la plantureuse Alison et qui va tenter de la faire renoncer à son opération… 

 

Yummy de Lars DamoiseauxJusqu’ici, rien de bien passionnant, mais comme nous sommes dans un film d’horreur et que le chirurgien en chef est interprété par Eric Godon, nous suspectons assez vite que tout ne va pas se dérouler comme prévu. En effet, lorsque Michael accompagne Daniel dans les sous-sols du bâtiment (pour fumer un joint), il remarque une jeune femme agonisante, ligotée et bâillonnée sur un brancard, victime de traitements de rajeunissement expérimentaux pour le moins douteux. Contre l’avis de Daniel, Michael lui retire son bâillon. Et c’est une créature affamée, au visage à moitié décharné, qui lui saute à la gorge ! Michael s’en tire de justesse, mais le zombie libéré, porteur d’un effroyable virus, va vite infecter la plupart des convives de l’hôpital, qui, les plus perspicaces d’entre vous l’auront deviné, vont se transformer un à un en créatures infernales, sanguinaires et cannibales. Des sous-sols au dernier étage, le bâtiment est envahi. Seul un petit groupe de survivants va faire l’impossible pour échapper aux morsures de l’ennemi : Alison, Michael, Daniel, mais aussi William (Tom Audenaert), une star macho de la télévision flamande qui va révéler toute sa lâcheté, et Janja (Clara Cleymans), une scientifique locale qui connaît peut-être le remède au virus. Pour compliquer les choses, à l’extérieur, les forces de l’ordre barricadent le bâtiment et font feu sur tout ce qui en sort, vivant ou mort…  

 

En toute honnêteté, on entre dans la salle projetant Yummy, version longue d’un court-métrage de 2016 intitulé Patient Zero, avec des pieds de plomb. Les films (et séries) de zombies, on en mange à toutes les sauces depuis une quinzaine d’années ! Qu’est-ce qu’un réalisateur flamand signant un premier long-métrage à petit budget pourrait bien apporter à un genre usé jusqu’à la corde ? Autrement dit, qu’est-ce qui pourrait sortir Yummy du relatif anonymat auquel sa modestie le destine ?... Une formidable énergie, une bonne humeur contagieuse (virale, si vous préférez…) et une grosse envie de bon cinoche du samedi soir, voilà la réponse !... Lettre d’amour enflammée aux comédies fantastiques décomplexées, gore et bon enfant des années 80 (Re-Animator, Le Retour des Morts-Vivants, Evil Dead 2, BrainDead, sans oublier les dizaines de films complètement fous du studio Troma), Yummy file à 300 à l’heure pour culminer dans une véritable symphonie de violence, de boyaux, d’action, d’humour noir, de nudité gratuite et de moments douloureux qui feront grincer des dents (à commencer par une haletante poursuite dans des égouts plongés dans l’obscurité...)

 

Evidemment, nous n’avons pas affaire à une œuvre qui s’étouffe dans sa subtilité, dans l’introspection psychologique ni dans de grands thèmes métaphysiques. Les protagonistes, y compris le couple de héros ne dépassent que très rarement le stade de la caricature : la jolie héroïne un peu nunuche, le nerd maladroit qui doit prendre son courage à deux mains, le dragueur obsédé, le médecin diabolique… Dans sa description d’un pays d’Europe de l’Est (qui n’est jamais nommé), Lars Damoiseaux reprend à son compte les travers du fameux Hostel, dans lequel tous les étrangers à l’accent un peu trop prononcé sont forcément louches et malfaisants… Mais, bien conscient de l’aspect réactionnaire de son récit, le réalisateur rit de ces clichés et les détourne avec un humour certes assez gras (un long gag avec un pénis mordu, congelé au CO2, puis finalement sectionné vaut son pesant de cacahuètes), mais suffisamment drôle pour ne pas provoquer l’indigestion. 

 

Yummy de Lars DamoiseauxLoufoque, cruel, viscéral, Yummy assume fièrement sa vulgarité, en digne successeur du très culte Rabid Grannies (d’Emmanuel Kervyn, 1988), rare exemple de film gore belge ayant rencontré le succès à l’international. Mais c’est aussi et surtout la révélation d’un metteur en scène au sens de l’image affûté. La photographie aux teintes rouges, vertes et bleues, signée Daan Nieuwenhuijs, rend un hommage appuyé aux mémorables images du classique Re-Animator, de Stuart Gordon. Certains mouvements de caméra sont dignes de Sam Raimi et la musique au synthé rappelle évidemment les scores légendaires de John Carpenter. La réussite du projet tient également dans la qualité indéniable de ses effets spéciaux de maquillage. Alors que, de nos jours, de nombreux DTV horrifiques américains font vraiment peine à voir, Yummy impressionne malgré son maigre budget, véritable festival de membres arrachés et de maquillages mi-effrayants mi-grotesques, le tout arrosé d’hectolitres d’hémoglobine. Qu’on ne s’y trompe pas, si Yummy avait été projeté au BIFFF (une belle occasion manquée !), nous l’aurions vu à la séance de 20h et pas à celles de 14h ou de minuit…

 

Passé inaperçu dans nos salles, Yummy a malheureusement subi un gros coup de « zombie blues ». Sorti le 18 décembre dernier (face au dernier Star Wars !) sans avoir été présenté à la presse, il a disparu de l’affiche après une seule semaine d’exploitation. Nous l’avons vu dans une salle pratiquement vide. Souhaitons-lui de rectifier le tir avec des passages en festivals, une exploitation en VOD et, pourquoi pas, une sortie à l’international !

 

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