Couverture de l'article 4937 kilowatts par an d’Ellie Delvaux et Madeleine Faburel-Dumail

4937 kilowatts par an d’Ellie Delvaux et Madeleine Faburel-Dumail

Depuis un centre d’appel au Maroc, des agent·e·s téléphonent vers la France afin de démarcher des futur·e·s client·e·s pour tenter de leur vendre des contrats d’électricité. Produit par l’INSAS dans le cadre du programme Regard Croisé, 4937 kilowatts par an est le film de fin d’études d’Ellie Delvaux et Madeleine Faburel-Dumail.

Alors qu’on pourrait imaginer un vaste open space, grouillant de monde et saturé de bruit, le film nous embarque dans une petite salle qui ressemblerait davantage à un cybercafé déserté qu’à une fourmilière. La plupart des postes de travail sont vacants, les ordinateurs éteints et les appels semblent peu fructueux.

Derrière leurs écrans, appareillé·e·s de casques et de micros sans fil, les téléconseiller·e·s peaufinent leur présentation. Leurs intelocuteur·ice·s ne doivent pas deviner qu’on les appelle depuis Marrakech. Alors, iels travaillent leurs accents, adoptent des prénoms fictifs à consonance française et répètent inlassablement un script de discussion. Il leur faut à tout prix maîtriser la conversation afin d’éviter que les potentiel·le·s client·e·s prennent la première porte de sortie qui s’offre à elles·eux et mettent fin à l’appel de manière précoce. Chaque appel s’inscrit dans une course à la productivité où les agent·e·s sont mis·e·s en compétition pour les pousser à vendre toujours plus de contrats.

Pourtant, la caméra ne prend pas le parti du spectaculaire. Elle s’attarde au contraire sur les moments ordinaires : les silences, les pauses cigarette et les conversations qui s’éteignent.

Elle observe la résilience de ces travailleur·euse·s dont la voix est souvent accueillie comme une nuisance à l’autre bout du fil, presque comme celle de parasites. Une image qui trouve un écho dans les pigeons qui peuplent les balcons du centre d’appels. L’un des agents les nourrit quotidiennement en avançant que, s’il ne le fait pas, personne ne le fera. Un geste simple qui fait affleurer en creux, la place que chacun·e occupe dans ce système.

Avec 4937 kilowatts par an, les deux réalisatrices redonnent une place à celles et ceux qu’on entend sans vraiment écouter dans un secteur fragilisé. La voix devient ainsi un outil de travail autant que le motif central du film. Les cinéastes mettent alors en scène une chorale in situ dans laquelle les voix des travailleur·euse·s vibrent à l’unisson, faisant émerger une parole collective là où ne résonnaient jusque-là que des discours fragmentés ou formatés.