Cinergie : Quel est le sujet de votre film ?
Juliette Klinke : C'est un portrait de Zu Zu, une adolescente de 17 ans que j'ai rencontrée au Myanmar et c'est un film qui parle de notre amitié, du lien qu'on a créé, de son rêve de devenir policière mais qui va être malmené par le coup d'état militaire du 1er février 2021 au Myanmar.
C. : Pourquoi étiez-vous au Myanmar ?
J.K. : C'était le Covid et mon compagnon avait une mission humanitaire d’un an là-bas. Ça me faisait un peu peur de tout lâcher pour y aller mais je me suis dit que de toute façon c'était pendant le Covid, il ne se passait rien nulle part et que ça devait être intéressant de découvrir le Myanmar. Je vivais là-bas, je découvrais le pays et puis c'est là que j'ai rencontré Zu Zu.
C. : Vous êtes partie en vacances mais quand même avec votre caméra, même sans l’intention de réaliser un film ?
J.K. : Pour moi, je ne partais pas en vacances, je partais simplement vivre là-bas. Je suis partie avec une caméra qui fait aussi appareil photo mais c’était surtout car, étant au Myanmar, j’avais envie de prendre des photos, de filmer. Ça reste, je pense, ma manière de regarder le monde. C'est comme ça que le film est né, au début, c’était simplement pour garder des souvenirs entre elle et moi. Et puis petit à petit j'ai réalisé qu'en fait on allait peut-être faire un film ensemble.
C. : Comment s'est passée la rencontre avec Zu Zu ?
J.K. : Au début, j'étais un peu isolée, j'étais dans un endroit où personne ne parlait anglais et tout était nouveau, différent. Puis, à un moment, je me suis dit que je devais profiter. J'ai commencé à apprendre le birman, j'ai pris des cours de guitare, je me suis acheté un vélo, je pense que j'avais vraiment besoin de rencontrer des gens. Zu Zu tenait une petite échoppe au bord de la route, pas très loin de chez moi. Je passais souvent devant, donc, une fois, j’ai décidé d’aller manger là-bas. C’était assez beau, ni l’une ni l’autre n’arrivait vraiment à communiquer mais je sentais fortement qu'on avait envie de se rencontrer, qu'elle était très contente que mon compagnon et moi soyons là et qu'elle était un peu aussi intriguée par qui on était. Plus tard, elle m’a avoué qu’elle s’entraînait à apprendre des phrases grâce à un traducteur sur son téléphone pour me les redire le lendemain.
C. : Comment est-ce qu'on passe d’une simple rencontre à un film ?
J.K. : Ça s'est fait assez naturellement. Un jour j’étais chez elle avec ma caméra, on a un peu filmé ensemble. Elle a compris aussi que c'était un peu ma manière de m'occuper, de voir le monde. Zu Zu ainsi que ses voisines ont commencé à m’inviter à des évènements, pour que je filme. À un moment, c’était devenu normal, j'avais toujours ma caméra avec moi et je filmais un peu. Un jour je lui ai dit qu’il fallait qu’on se filme en discutant, que je lui fasse passer une sorte d’interview, on se posait des questions et il est vrai qu’étonnamment, ça a beaucoup accéléré la relation. Tout ça, c'était avant le coup d'état, c'était plus pour s'amuser.
C. : On les voit, même dès le début, souvent avec des marques jaunes sur le visage. C'est quoi ces marques ?
J.K. : C’est du Thanaka, le maquillage traditionnel spécifique à leur ethnie. Pour elles, c'est beau. C’est comme du maquillage. Certaines personnes peuvent l'utiliser aussi plus pour se protéger du soleil.
C. : Pourquoi ce pays a deux noms ? Est-ce qu'il y a une différence ?
J.K. : Depuis longtemps, ce pays s’appelait la Birmanie. Après, il y a eu une volonté de changer. Le nom « Birmanie » faisait écho aux Bamars, une ethnie spécifique, majoritaire. En utilisant l’appellation Myanmar, on incluait toutes les ethnies du pays, car il y en a beaucoup. Après, une question se pose. Est-ce la junte qui a commencé à instaurer ce nouveau nom ? Certains disent qu’ils ne veulent pas utiliser le terme Myanmar parce que ça a été apporté par la junte. Mais après, au niveau mondial, certains pays ont reconnu le nom Myanmar et d'autres sont restés avec le nom Birmanie.
C. : Comment avez-vous vécu cette expérience ? Après tout, vous vous êtes retrouvée dans un pays que vous ne connaissiez pas, en plein Covid et après un coup d’état perpétré par la junte ?
J.K. : Pendant longtemps, le pays était vraiment protégé du Covid, ils ne laissaient entrer ou sortir personne, sauf justement les étrangers qui avaient des laissés-passés ou des raisons d'être là. Il y avait pas mal de restrictions, mais c'était encore agréable. Et puis, le jour du coup d’état est arrivé. Je ne réalisais pas vraiment. Il me semble que Aung San Suu Kyi avait dit au peuple de rester silencieux. Mais j’étais soulagée le jour où ils ont commencé à taper sur des casseroles, à aller dans la rue, je me suis dit qu’ils ne se laissent pas faire. C’était très beau de voir toutes ces personnes qui allaient dans les rues, qui étaient hyper créatives, qui manifestaient, qui ne lâchaient rien. Puis, la répression s'est mise en place, c'est devenu vraiment très rude. Et oui, c'est inquiétant. Zu Zu était un peu ma boussole dans tout ça. Je me disais, bon, elle, elle continue à vivre, elle continue à travailler, c'est qu'il faut continuer. Un jour je me suis réveillée et il n’y avait plus d’Internet et les lignes téléphoniques étaient coupées, donc aucun moyen de communiquer. Ayant grandi en Europe, je ne savais pas que certaines personnes avaient ce pouvoir-là, de nous empêcher de communiquer les uns avec les autres, de tout couper. Heureusement, on a trouvé un Wi-Fi et on a vu qu’il y avait eu un coup d'état. Zu Zu disait même qu’elle ne pouvait pas ouvertement prendre position parce qu'elle est vendeuse, elle doit ménager les uns avec les autres. C'est quelque chose que je trouvais, même pour moi, pas évident. On se retrouve dans une situation où on se méfie de tout le monde, pas que des militaires. Il faut faire attention à ce qu’on dit, car certains dénoncent. C’était malsain. Finalement, c'est l'histoire qui se répète. Sa maman avait déjà vécu des choses semblables. On pouvait remarquer que la génération au-dessus, en tout cas dans sa famille, était beaucoup plus méfiante en ce qui concernait les manifestations, etc.
C. : Tu as encore des nouvelles de Zu Zu ?
J.K. : On est toujours en contact. Elle continue à aller de l'avant, elle a un nouveau travail, par exemple. Sa famille avait dû déménager car la région se faisait bombarder, mais maintenant, Zu Zu a pu revenir. Elle sait que le film a été vu, elle me disait que c’était important, qu’elle avait envie que le reste du monde voit ce qu’il se passe au Myanmar. Mais très peu de gens se rendent compte de la situation actuelle au Myanmar. Et on aimerait bien se revoir un jour, on verra.
C. : Comment a-t-elle fait pour pouvoir voir le film ? Parce qu'il n'a pas été montré là-bas.
J.K. : Ouais, ça c'était une des grandes difficultés. Dès le début, on se disait, on va essayer de faire ce film. Mais si c'est trop dangereux pour elle, il ne sortira pas. La personne qui m'a aidée à traduire les parties en birman que je ne comprenais pas m'a dit, mais peut-être qu'elle, elle ne le verra jamais parce qu'on ne peut pas l'envoyer au Myanmar. Il ne peut pas être vu là-bas. En entendant ça, je me suis dit, mais ce n'est pas possible qu'on montre ce film si elle ne l'a pas vu. On a trouvé un moyen de lui montrer, à elle et sa famille. Ses parents l'ont regardé. Puis après, on l'a supprimé. Et non, c'était très beau. Elle m'a dit qu'elle avait beaucoup pleuré, qu'elle avait été touchée. Elle m’a dit qu’il fallait que le monde entier voie ce film.
C. : Tu parles aussi d’une fête des lumières, qu’est-ce que c’est exactement ?
J.K. : C'est le Tazaungdaing, une fête bouddhiste. Je ne veux pas dire de bêtises, mais je sais qu'ils allument les lumières parce que Bouddha revient sur Terre, donc il faut lui montrer le chemin, lui montrer où on est.
C. : Par rapport à la réalisation du film, au montage, comment ça s'est passé ?
J.K. : Il y a eu quelque chose de très beau, que j'ai bien aimé. Ce film est né sans que je fasse de dossiers d'écriture, sans que je doive vendre mon film avant qu'il existe sur papier, demander des financements. Il y a eu quelque chose de très impulsif qui était très beau, je pense, très agréable en tant que cinéaste. Normalement, on travaille avec des personnes à la caméra, au son, et là, je devais tout faire toute seule, je trouve que c’était quand même un sacré défi. Ensuite, j’ai dû ramener les rushs en Europe. J’ai eu peur car les journalistes n’étaient évidemment pas très libres, et moi j’avais mon appareil photo, avec des rushs où les personnes filmées disaient des choses qui pourraient leur porter préjudice. Mais je n’ai pas eu de soucis à l’aéroport.
C. : Question technique, Comment as-tu pris le son ?
J.K. : Oui, je ne l'ai pas très bien pris. Il y a eu un très bon travail de mixage. J'avais juste un zoom posé sur mon appareil photo. Il y avait aussi le son de l'appareil photo, qui parfois est même meilleur que le zoom. Pour les interviews, le zoom était pas mal. Et donc, justement, le monteur et le mixeur-son a quand même fait un sacré travail pour qu'on entende bien les voix. Parce que là, le son, c'était vraiment assez minime. Ça nous aide à retravailler le son après.
C. : C'est un processus totalement à l'envers. En général, il y a l'écriture des dossiers, les demandes, etc. Comment est-ce qu'on arrive à défendre ça ? Parce que j'imagine qu'il y a déjà eu des sélections. Comment ça se passe ?
J.K. : Il y a eu le moment où je me suis rendu compte qu'on faisait un film. Dès ce moment, on a demandé des aides. Notamment à la Société Suisse des Auteurs, que j'ai obtenue. Ça a permis d'avoir quand même déjà du financement sur la deuxième partie du tournage et de pouvoir lancer la suite. En rentrant, on continuait de demander. Tout s’est un peu chevauché, ce n’était pas évident. Il y a eu la première du film à Vision du réel. C'était une belle opportunité pour montrer le film. La boîte de production aussi a été super. Ils se sont vraiment battus aussi pour qu'il sorte en salle en Suisse. Et comme il a été co-produit par la télévision suisse, il a aussi été à la télé.
C. : À quel moment et qu'est-ce qui a déclenché le fait que vous vous êtes dit ça, ça c'est un film ? Est-ce la relation avec Zu Zu, le coup d'état, un mélange des deux ? Qu'est-ce qui a fait qu'à un moment, vous avez réalisé que vous ne filmiez pas seulement des souvenirs mais un film ?
J.K. : Alors, je pense qu'il y a eu forcément la relation avec Zu Zu qui a fait que je me suis dit, oui, pour qu'un film existe. Mais je pense que le coup d'état m’a vraiment fait réaliser que le moment que je vivais, c’était quelque chose hors du commun. Et en être témoin, être à un moment, à un endroit où il se passe quelque chose d'historique, Une partie de moi s’est dit qu’il se passait quelque chose. D’un côté je me disais, est-ce que j'arrête de filmer ? Est-ce que ça peut être dangereux aussi de me voir avec un appareil photo ? Donc, j'ai pris mes précautions. Mais de l’autre, je sentais que si j'arrêtais de filmer ça voulait dire justement qu'il se passait quelque chose de dangereux. Un jour je filmais un anniversaire et le lendemain, coup d’état. J’ai réfléchi et j’ai réalisé que peut-être, c’est un évènement historique qui devrait être partagé, car il a changé des vies, quand on y pense. Par exemple, Zu Zu voulait être policière, mais ce coup d’état a eu un impact énorme sur son rêve. Quand elle regardait sur son téléphone, elle voyait toutes les manifestations, parfois à quelques rues de chez elle, elle suivait ce qu’il se passait ainsi.
C. : Tu disais qu’ils avaient coupé Internet, donc ils l’ont coupé les premiers jours, puis, ils l’ont restauré ? Parce que j'imagine qu’il fallait Internet pour suivre tout ça.
J.K. : C’était assez compliqué, à un moment, ils ont réussi à remettre Internet, mais à couper Facebook ou alors, ils coupaient tout, même le courant. Donc parfois il n’y avait ni Internet ni courant mais les personnes ayant un VPN et de la 4G pouvaient contourner tout ça et quand même accéder au web pour publier ce qu’il se passait.
C. : Au final, quel impact et quel ressenti gardez-vous de cette expérience ? L’événement en lui-même est évidemment malheureux, avec des accidents et une situation globalement marquante. Cependant, en dehors de quelques critiques envers l’État, on a l’impression que vous en retirez malgré tout quelque chose de plutôt positif.
J.K. : Avant d'être un film sur un coup d'État, c'est un film sur Zu Zu, sur notre relation. Il se trouve qu'il y a eu un coup d'État, la politique s'est invitée dans le film. J’ai documenté comment sa vie a changé, comment elle a été impactée mais aussi comment notre relation m'a sauvée. C’est à travers son regard que tout a été mis en place. C'est ça qui fait la force du film. Ce n’est pas qu'une relation entre deux amis, mais c'est aussi une relation dans un cadre politique mais qui est en second plan. Beaucoup de Birmans m'ont dit qu'ils avaient apprécié le film parce que ce n’est pas misérabiliste et parce qu'on voit la guerre comme on la voit rarement. Ici, on la voit depuis la cuisine, dans l'intimité. Je n’ai pas choisi les moments les plus violents, ceux qui feraient sensation, ceux qu’on utiliserait dans la presse. Au final, je pense que Zu Zu et moi, nous gardons quelque chose de très positif de cette expérience et de notre rencontre, même si tout ce qu'on a vécu à ce moment-là a été difficile et l'est encore pour elle. Notre rencontre nous a fait du bien à toutes les deux et elle est très importante et elle reste très importante dans nos vies. Et je pense que j'avais aussi envie de montrer ça. J'avais envie de montrer, de partager la vision que j'ai de cette Zu Zu, sa positivité, sa bonne humeur et comment c'est une belle personne. Mais comme vous le disiez, ce coup d'état est un épiphénomène, ce n’est pas le premier coup d'état, dans l'histoire de la Birmanie. C'est une histoire de junte qui ne fait que se répéter mais les gens continuent à vivre malgré tout et c'est ça aussi leur force.