Cinergie : Pouvez-vous revenir sur votre parcours et votre rapport à la technique ?
Arwen Aznag : L’animation en papier découpé est arrivée un peu par accident. En première année à l’école, on touche à tout, notamment à l’animation 2D sur iPad, mais ce n’était pas vraiment mon truc. La stop-motion me semblait trop ambitieux, alors j’ai cherché quelque chose entre les deux. J’ai commencé à faire des découpages en papier, à plat : on reste en 2D, mais avec une dimension stop-motion. J’ai adoré dès le premier essai, et j’ai continué pendant le reste de mes études.
C. : Pourquoi avoir choisi des études de cinéma et d’animation ?
A. A. : J’avais déjà fait des études artistiques au lycée, en architecture, mais ça ne me correspondait pas vraiment. Je savais que je voulais faire quelque chose d’artistique sans savoir quoi exactement. En découvrant l’animation, j’ai aimé le fait que ce soit un mélange de tout : dessin, photo, film, musique… On peut expérimenter énormément de choses. Je suis donc entrée à LUCA, à Bruxelles, et j’y suis restée. Il n’y a pas tellement d’écoles flamandes où faire de l’animation et Bruxelles est proche de l’endroit où je vis.
C. : Avez-vous douté de votre choix ?
A. A. : Oui, au début, j’ai beaucoup douté. Je me demandais si l’animation était vraiment faite pour moi. Mais une fois que j’ai trouvé ma voie, j’ai compris que j’étais au bon endroit, et j’ai vraiment commencé à apprécier.
C. : Que ressentez-vous lorsque vous dessinez ?
A. A. : C’est difficile à expliquer. Je ne dessine pas énormément comparé à d’autres animateurs. J’ai surtout beaucoup d’idées en tête, puis je commence à dessiner assez tard dans le processus. C’est comme une sensation d’apaisement quand mes idées prennent forme.
C. : Parlez-nous de votre film.
A. A. : Le film raconte l’histoire d’une femme victime de harcèlement de rue. Cela la met en colère, une colère qu’elle contenait jusque-là. À un moment, cette colère explose, et des choses étranges commencent à se produire.
C. : Pour ce film, vous avez utilisé des images d’archives, pour quelle raison ?
A. A. : Je suis partie de l’idée d’une femme en colère, puis j’ai fait des recherches. Le terme “hystérique” est souvent utilisé pour qualifier les femmes en colère, alors j’ai exploré cette notion. J’ai découvert l’histoire de l’hystérie, une “maladie” ancienne aux causes absurdes — comme l’idée que l’utérus se déplaçait dans le corps. Ces images m’ont fascinée, et j’en ai intégré certaines dans le film, comme celle de l’utérus flottant.
C. : Quel regard portez-vous sur la place des femmes et le male gaze en tant que membre de la jeune génération ?
A. A. : Même si les choses ont évolué, beaucoup d’idées persistent. Le mot “hystérique” est toujours utilisé. Certaines représentations visuelles, comme le corps féminin en tension ou possédé, viennent directement de l’iconographie de l’hystérie et sont encore présentes dans le cinéma aujourd’hui.
C. : Votre personnage explose littéralement à l’écran, et le sang est omniprésent. Quelle importance accordez-vous à la couleur rouge dans le film ?
A. A : Oui, le rouge est vraiment le fil conducteur du film. C’est une couleur extrêmement puissante, tout comme le sang lui-même. J’ai beaucoup pensé à des films comme Carrie, où le sang devient presque un langage émotionnel à part entière. Concernant cette scène d’explosion, il s’agissait moins pour moi d’hystérie que de colère. Je me suis beaucoup intéressée à la manière dont la colère s’exprime chez les femmes. Certaines études montrent qu’elles ont tendance à moins l’extérioriser et à la retourner contre elles-mêmes, ce qui peut devenir profondément autodestructeur. Je voulais donc donner une forme visuelle à cette colère contenue, à cette pression intérieure qui grandit jusqu’au point de rupture. Et finalement, elle explose. Et il reste le sang.
C. : Pour vous, l’animation est-elle un travail solitaire ?
A. A. : À l’école, c’était parfois solitaire, mais on travaille entouré d’autres étudiants. J’ai aussi eu de l’aide, notamment de ma mère pour fabriquer les éléments. Mais à l’avenir, j’aimerais travailler davantage en équipe, échanger avec d’autres personnes en mesure d’apporter leur expérience au projet.
C. : Comment abordez-vous vos films ?
A. A. : J’aime partir d’une émotion. Dans Nest, mon film précédent, je parlais de la nostalgie du foyer. Dans mon dernier film, c’est la colère. Je trouve intéressant de voir comment une émotion peut évoluer et se transformer à l’écran.
C. : Comment voyez-vous votre avenir après l’école ?
A. A. : C’est un peu effrayant, car l’animation n’est pas un secteur très stable. Mais c’est aussi excitant. J’ai rencontré beaucoup de personnes inspirantes depuis la fin de mes études, et j’espère pouvoir réaliser un nouveau film dans les années à venir.
C. : Qu’est-ce qui vous attire dans l’animation ?
A. A. : C’est un médium à la fois simple et très complexe. Chaque image est intentionnelle, rien n’est laissé au hasard. Il y a tellement de styles en animation que chacun peut s’y retrouver. On me renvoie encore beaucoup à Disney quand je dis que gens que je fais de l’animation. J’aimerais toutefois que l’animation soit davantage reconnue comme un art pour adultes, et pas seulement pour enfants.
C. : Et dans le format court ?
A. A. : J’adore le court métrage. On peut être beaucoup plus expérimental. On n’a pas besoin de captiver les gens pendant une heure et demie, seulement quelques minutes. Et pour moi, c’est suffisant. Je suis très heureuse de poursuivre dans ce format.
C. : Qu’est-ce que cela change pour vous que votre film soit sélectionné à Cannes, dans la section Cinéf?
A. A. : C’est une nouvelle très excitante, beaucoup de mes amis n’ont jamais entendu parler de Cannes. Je n’arrive toujours pas à y croire. Mais c’est très agréable. Quand on travaille dessus en permanence, on ne voit plus que les défauts, ce qui aurait pu être amélioré. On voit son film une centaine de fois, on se demande même si c’est un bon film. J’ai envoyé mes films dans beaucoup de festivals et j’ai reçu beaucoup de refus. Je n’ai même jamais voyagé avec mes films, soit parce que je n’avais pas l’argent, soit parce que je n’étais pas sélectionnée. On finit par beaucoup douter. Puis, arrive cette sélection et c’est comme une confirmation : je peux peut-être arrêter de douter autant !