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Au coeur du chaud : des vestiges et des hommes de Jérôme Laffont

Au coeur du chaud : des vestiges et des hommes - Documentaire de Jérôme Laffont. (19’30'')

Le 24 janvier 2003, Arcelor, leader mondial de l’acier annonce la fermeture des sites de production à chaud de Cockerill. L’arrêt du haut-fourneau de Seraing a lieu le 1 juillet 2005. Suivront le haut-fourneau d’Ougrée et l’aciérie de Chertal en 2005. 2.700 travailleurs seront licenciés et, à terme, plus de 10.000 personnes perdront leur emploi. En 2004, Arcelor a fait 2,3 milliards d’euros de bénéfices.

Déjà, avec un titre aussi solennel et pompeux que celui-là, on comprend qu’on n’est pas là pour rigoler et que l’heure est grave… Témoignage ému d’un petit vieux ayant travaillé dans les hauts-fourneaux, Au Cœur du Chaud est une peinture du déclin du milieu ouvrier vu à travers les yeux d’un gentil pépé regrettant le bon vieux temps. Illustré par les peintures de Constantin Meunier, de nombreuses photos d’archives, et par la chanson Ouvris wallons (en wallon donc…), le film de Jérôme Laffont préfère rester du côté de la nostalgie et s’indigner en silence, plutôt que d’aller dans la direction du pamphlet engagé à la Michael Moore (ou pire encore, à la Jan Bucquoy). C’est un choix comme un autre, mais il est dommage de constater qu’aucune des causes de ce déclin n’est vraiment explicitée, Laffont préférant se consacrer aux lamentations sincères et émouvantes du pépé. Ce qui, en soit, n’est pas un mal, mais s’avère fort peu palpitant malgré la sincérité et la modestie de l’entreprise.

Et les lamentations sont bien légitimes : de la dureté du métier (le milieu des hauts-fourneaux est décrit comme un bagne dans lequel on entre de père en fils : travail pénible, extrêmement risqué, incertitude du futur, travail avilissant) en passant par les révoltes et les grèves mettant en avant l’esprit de lutte et la grande complicité des travailleurs, le film culmine par la visite du haut-fourneau de Cockerill désaffecté et en ruine. Devant le manque d’animation, le grand-père a du mal à retenir ses larmes devant ce paysage de mort et de désolation. Cockerill est aujourd’hui un tas de ferrailles.

Regrettant le manque de considération dont est encore victime la classe ouvrière « qui a enrichi des générations de bourgeois », le grand-père, toujours alerte, nous fait part d’un constat, certes alarmant, mais finalement peu étonnant : à son époque (l’après-guerre), les ouvriers des hauts-fourneaux en Belgique étaient plus de 40.000. Aujourd’hui, il sont moins de 8.000. Les ouvriers n’ont jamais été respectés malgré le dur labeur dont ils s’acquittaient. Comme quoi, ce sont toujours ceux qui font le sale boulot qui sont les moins récompensés. Alors si tout cela est frappé au coin du bon sens, il est peu étonnant de voir que ce milieu sordide et mal reconnu n’attire absolument plus les jeunes générations.

Emprunt de beaucoup de nostalgie, le film ressemble plus à un reportage télévisé qu’à un documentaire cinéma, mais son principal protagoniste est terriblement attachant, entre regrets et incompréhension de cette obsolescence. La lumière de certaines scènes filmées dans le haut-fourneau de Cockerill-Sambre en février 2005 est vraiment splendide, rappelant, pendant un court instant, les ambiances bleues et rouges de certains films de James Cameron. Rien que ça… Comme quoi, pour aussi sordide que soit le milieu, il en reste néanmoins terriblement photogénique. C’est déjà ça de gagné…