Cinergie : Quelle est la genèse de ce premier long métrage ?
Bérangère McNeese : En 2015, j’ai réalisé un premier court métrage, Le Sommeil des Amazones, qui suit des jeunes filles qui vivent ensemble, un peu en marge. Mais le film n’est pas le même. L’arène est la même, l’entrée dans cette situation – la jeune fille qui se fait recueillir par le groupe – existait déjà. Ensuite, dix ans ont passé, avec d’autres courts métrages, d’autres projets d’écriture, d’autres expériences de vie aussi, et tout ça a nourri ce long, qui part de là, mais qui a aussi été influencé par Matriochkas, mon troisième court, avec Héloïse Volle qui jouait déjà le rôle principal. C’est donc un petit bouillon de tout ça.
C. : On vous connaissait surtout comme comédienne. L’envie de réaliser vos propres films était-elle là dès le départ ?
B. MN. : Non, j’ai toujours eu envie d’être comédienne. La réalisation et l’écriture sont venues beaucoup plus tard. L’écriture est venue en premier. J’ai la chance de travailler avec plein de gens très différents dans des univers très différents, mais à un moment, il y a l’envie de prendre le contrôle de ce qu’on raconte dans sa vie professionnelle. De ne pas être uniquement tributaire de ce que les gens qui veulent travailler avec vous vont raconter. Le déclic s’est fait progressivement. J’ai fait des études de journalisme et quand ces études ont été terminées, je savais que je n’allais pas être journaliste (rires), mais j’avais envie de garder un pied dans le monde, d’observer et de raconter des choses. Je crois que l’écriture de scénarios s’est imposée à ce moment-là. J’étais très heureuse de tourner pour les autres - et je le suis toujours -, mais cette envie de prendre la parole m’est venue naturellement avec le temps. J’ai eu la chance d’être entourée de techniciens qui m’ont proposé de faire un premier court métrage ensemble, à l’arrache. J’en ai fait deux comme ça. C’était libérateur de faire des courts qui n’étaient pas dans un processus de financement classique, avec très peu de comptes à rendre, pas d’enjeux financiers. Je n’avais aucune expérience, c’était ma toute première expérience de réalisation et on pouvait se planter, ce n’était pas grave. Enfin, sauf dans le sens où on prenait le temps et l’énergie des gens impliqués, donc idéalement, il ne fallait pas le rater. Mais on pouvait expérimenter.
C. : Y a-t-il des cinéastes qui influencent votre travail ? Êtes-vous une cinéaste cinéphile ?
B. MN. : Je suis cinéphile, mais en tant que spectatrice, je m’attache beaucoup aux films réalisés par des comédiens. Parce qu’il y a une approche du jeu qui vient de quelqu’un qui connaît aussi ce métier et qui, sans doute, arrive à diriger autrement. Et ça se sent souvent. Je crois qu’il y a des réalisateurs à qui le jeu d’acteur fait un peu peur ou reste mystérieux, voire mystique… En termes d’image, il y a 1 001 inspirations. Je suis notamment très attachée au cinéma anglais. Un film que je cite souvent quand je parle des Filles du ciel, c’est This is England, de Shane Meadows, qui est très différent, mais qui raconte l’arrivée d’un jeune garçon au sein d’un groupe de skinheads. Visuellement, il y avait dans ce film quelque chose de magnifique, dans le mouvement. Shane Meadows capture vraiment l’essence du groupe et c’est un film « d’époque », donc forcément, il y a un petit côté nostalgique hyper vivant. Les films d’Andrea Arnold aussi m’ont donné envie de faire du cinéma. Elle a un goût pour les inserts, des inserts qui sont toujours tellement justes, toujours à propos, qui racontent toujours quelque chose en parallèle de ce que raconte la scène, avec une direction d’acteurs que je trouve fabuleuse… Ça, c’était vraiment une de mes premières envies de cinéma ! Mais il y en a plein d’autres.
C. : Matriochkas et Les Filles du ciel ont en commun des portraits de jeunes femmes laissées à elles-mêmes, qui ont du mal à atteindre une maturité, qui restent des « petites filles », et qui improvisent du mieux qu’elles peuvent. Pourquoi ce sujet résonne-t-il en vous ?
B. MN. : J’aime bien écrire sur des personnages adolescents parce que je me souviens encore très bien de cette période, du moment de comment on se perçoit, comment on est perçu, comment le regard des autres change quand on devient une jeune femme. C’est un moment qui m’a marquée. Ici, ce sont des personnages qui sont encore en construction, qui ne savent pas encore très bien quelles sont leurs limites. Elles testent entre elles, se reconnaissent entre elles, et en même temps, elles sont toutes assez différentes. Elles font groupe, mais comment faire groupe tout en respectant cette différence, ces limites ? Elles forment une « famille » parce qu’elles en ont besoin, en ont envie, elles se sentent bien entre elles. Le film s’articule autour de ce groupe et sur la façon de le faire évoluer pour qu’il soit protecteur, un endroit de sécurité et d’amour, et qu’il permette à chacune d’exister et de tracer son propre chemin, individuellement aussi.
C. : Retrouver Héloïse Volle dans le rôle principal était-il une évidence dès le départ ?
B. MN. : Oui. Après Matriochkas, j’ai commencé à écrire Les Filles du ciel dont le personnage principal s’appelle Héloïse ! Donc consciemment, c’était quand même très clair ! Je voulais que ce soit elle, mais je ne pouvais pas lui en parler tout de suite, parce que je ne savais pas quand le film allait se faire. Le personnage avait 15 ou 16 ans, et c’est difficile de conserver cette apparence juvénile passé un certain âge. Surtout, je ne voulais pas lui faire ressentir la moindre pression. C’est déjà suffisamment dur d’être actrice ! Alors si à 20 ans, tu es déjà trop vieille pour un rôle… (rires) C’est seulement quand nous avons eu le feu vert que j’ai pu lui en parler. Et je suis trop heureuse d’avoir pu faire ce long métrage avec elle, c’est une comédienne brillante. Elle a un instinct dingue, elle est tout le temps juste, c’est vraiment une actrice que j’admire. Moi, en tant que comédienne, je la regarde faire et je me dis : « Putain… Bien joué ! » Ce qui me passionne, en tant que spectatrice aussi, c’est de voir quelqu’un capter des moments de vie où on ressent une humanité très forte, des humains en évolution. C’est là que le jeu d’acteur me fascine. C’est donc forcément un film qui s’écrit aussi pour ces moments-là, c’est autour de ça que s’articule la mise en scène : comment mettre en place une arène où on peut faire exister des comédiennes, leur laisser la place de créer ensemble. Même techniquement, on s’organise autour de ça, c’est ça qui doit prendre la place la plus importante sur le plateau. Il y avait un petit côté laboratoire sur ce plateau, c’est ce que j’aime.
C. : Dans toutes ces scènes de groupe, à quatre, les comédiennes ont-elles pu improviser ? Comment les avez-vous dirigées ?
B. MN. : Il y a assez peu d’improvisation. Le film ressemble beaucoup au scénario. Là où il y a eu de l’impro et du travail, c’est pour arriver à la justesse de ce qui est écrit dans le scénario. On fait de longues prises, on refait la scène quelques fois dans la prise, on reste dedans pour ne pas casser le moment, ne pas être déconcentré par le côté procédurier du tournage - le clap, les retouches maquillage, etc. Moi, j’aime qu’on reste dans le moment, qu’on garde un espace pour le jeu. Donc, parfois, je lance des répliques en plus à ajouter. Parfois il y a de l’impro avec des comédiennes qu’on fait intervenir alors qu’elles n’étaient pas forcément dans la scène au départ. Je travaille avec un monteur fabuleux, Christophe Evrard, avec qui nous avons les mêmes goûts, avec qui nous allons vers les mêmes choses. Nous montons main dans la main et c’est toujours magique. L’idée, c’est d’épurer le film de cette improvisation qui n’est pas indispensable, qui pourrait rendre le film verbeux ou l’alourdir, et de revenir à l’essentiel qu’on aura trouvé dans la justesse de ce qui a été mis en place pour arriver à la sincérité du moment. C’est vraiment un travail de l’ombre, parce que ce qui reste à l’écran, c’est le scénario. Mais pour arriver à ce que le scénario prenne vraiment vie, soit un vrai moment de jeu comme moi je l’aime, il y a tout un travail derrière.
C. : Mallory est le personnage le plus complexe du groupe. Elle est protectrice, bouillonnante, expansive, et elle a de bonnes intentions. Mais elle est aussi tyrannique, possessive, manipulatrice, peut-être même un peu jalouse d’Héloïse. Elle commet beaucoup d’erreurs. Parlez-nous de votre collaboration avec Shirel Nataf.
B. MN. : Mallory était le personnage le plus complexe à écrire et surtout à faire comprendre. Ça a été un travail à toutes les étapes : à l’écriture, au tournage, mais aussi au montage. Mallory dépasse les limites et il lui arrive de faire du mal à ses amies, mais elle devait toujours rester attachante. Ou en tout cas, rattraper assez vite ses erreurs. C’est une jeune fille qui ne sait pas très bien ce qu’elle fait. Elle aime profondément, mais elle ne sait pas comment aimer. Il fallait que l’on comprenne qu’elle n’a pas de mauvaises intentions, qu’elle n’a pas les armes pour construire des relations d’amitié qui soient toujours saines. Elle a peur de perdre ses amies, donc, effectivement, elle est possessive. Pour autant, ses relations d’amitié sont extrêmement sincères. Et elle est la mère d’une petite fille d’un an et demi qu’elle aime profondément. Elle donne tout ou pourrait tout donner pour les gens qu’elle aime. Donc c’était un personnage particulièrement complexe. Il fallait toujours qu’on ait envie de l’aimer, de lui pardonner, qu’elle reste fondamentalement attachante. Le casting a été intense parce que c’était le personnage le plus difficile à trouver. La rencontre avec Shirel Nataf a été merveilleuse. Je me souviens de ses essais et d’avoir été soulagée, de m’être dit : « Ça va aller ! ». Shirel a un côté hyper flamboyant. Elle peut être comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, dans le sens où elle se fout un peu de ce qu’on pense d’elle. Elle est très libre et c’est inspirant. Shirel est une actrice merveilleuse parce qu’elle est à la fois expérimentée, elle connaît bien les plateaux, et en même temps, elle amène quelque chose d’hyper spontané. Et elle n’a pas peur, ce qui est super, parce qu’on pouvait essayer des choses en disant : « Si ce n’est pas bien, on ne le monte pas ». Elle me faisait confiance. La chance que j’ai eue sur ce tournage, c’est que les quatre comédiennes m’ont vraiment fait confiance. Et j’espère leur avoir rendu justice.
C. : Mallory explique qu’elle a beaucoup de tatouages qui ne veulent rien dire. C’est un constat assez triste de cette génération un peu paumée, inconsciente, sans repères, en manque d’éducation et de discipline, pour qui rien n’a vraiment d’importance…
B. MN. : Dans cette scène, Mallory enfreint une règle : elle s’attaque au corps d’Héloïse, elle la marque au fer rouge en lui mentant (elle lui tatoue le mot « poubelle » en arabe sur le bras, en lui faisant croire qu’il s’agit du mot « courage » - NDLR). L’idée c’était qu’on se rende compte, et que le groupe de filles, collectivement, se rende compte qu’une limite a été dépassée. Pour la première fois, il y a une vraie confrontation : Héloïse se dresse contre Mallory. Comment Mallory va-t-elle rattraper ça ? En lui disant qu’elle-même n’a pas ce rapport-là à son corps. Mallory brûle la vie par les deux bouts, elle dépense tout l’argent qui lui tombe dans les mains, elle se fait tatouer des trucs qui ne veulent rien dire… Mais je ne crois pas qu’il y a un jugement de ma part de cette vie-là par rapport à une autre, c’est simplement et fondamentalement deux façons de vivre différentes et je ne crois pas qu’il y en ait une bonne et une mauvaise. Et on ne peut pas imposer une façon de vivre à quelqu’un à qui ça ne convient pas. C’est à ce moment-là aussi qu’on explique que Mallory et Héloïse sont très différentes. Ça n’empêche pas le fait qu’elles puissent être très amies, s’aimer et faire famille. Mais elles seront toujours différentes et il faut le respecter. C’est une barrière qui est brisée à ce moment-là par Mallory et qu’il faut reconstruire par la suite. C’est vraiment le moment où Mallory réalise qu’elle est allée trop loin. Sa prise de conscience commence là… Se faire faire des tatouages sans savoir ce qu’ils veulent dire, ce n’est pas quelque chose que moi je ferais. Pour autant, c’est peut-être quelque chose que j’admire un peu ! Ce côté léger. « Ce n’est pas grave en fait ! On va tous mourir » (rires). Ce qu’on fait quand on est vivant, ça nous appartient et ça nous ressemble. Moi j’ai un côté plus précautionneux qui, franchement, m’emmerde un peu parfois. J’ai l’impression qu’à la place de vouloir garder le meilleur pour la fin, on devrait commencer à s’amuser tout de suite, commencer par la meilleure partie du plat parce que si ça se trouve, on n’aura plus d’appétit à la moitié (rires). Je ne sais pas !
C. : Vous montrez un monde de la nuit un peu sordide, avec cette boîte de nuit où de très jeunes hôtesses font des massages aux clients. D’autant plus qu’Héloïse est mineure, elle a 15 ans ! Avez-vous fait des recherches sur ce monde-là ?
B. MN. : J’ai moi-même travaillé dans le monde de la nuit, en boîte et dans des bars, dans plusieurs pays et villes différents, comme barmaid. Et à un moment, j’ai fait des massages. Très brièvement parce que j’étais vraiment nulle, mais c’est comme ça que j’ai découvert l’existence de cette occupation et aussi comment, pour mes copines qui le faisaient, il y avait ce rituel de changer de personnage, de se glisser dans la peau de quelqu’un d’autre, de mettre ses habits de lumière. La boîte de nuit, c’est le monde de l’artifice, de l’illusion. Les lumières sont tamisées et quand tout se rallume, tout est différent. Pour Héloïse qui arrive là-dedans et découvre ce monde, c’est nouveau, c’est excitant. Mais ce que je trouvais intéressant, c’est l’envers du décor. Ce n’est pas forcément sordide tout le temps - je connais beaucoup de gens qui travaillent dans ce monde à temps plein et qui y trouvent un équilibre. Donc, encore une fois, il n’y a pas de jugement de ma part. Mais c’est vrai qu’on a un personnage de 15 ans qui débarque dans ce monde-là, qui n’a pas tous les tenants et aboutissants. Ce boulot de masseuse, forcément, implique un rapport physique avec le client qui n’est pas complètement neutre. Mallory et Jenna proposent un service qui est de l’ordre de tenir compagnie, de faire des blagues, de passer un bon moment… plutôt qu’un travail de kiné ! Mais elles prennent le pouvoir sur ça. Elles sont là pour gagner de l’argent, ne sont pas soumises ou des victimes. Elles décident de travailler là et quand elles ne voudront plus le faire, elles ne le feront plus. En revanche, Héloïse ne sait pas exactement ce qu’elle fait. A-t-elle envie de faire ça ? Jusqu’à quel point ? A-t-elle le droit de changer d’avis ?...
C. : Quel rapport aux hommes vouliez-vous montrer dans ce film ?
B. MN. : Je ne voulais pas faire un film qui divise. C’est sûr qu’il n’y a pas que des personnages masculins bien intentionnés, mais ils ne sont pas tous malintentionnés non plus. Ce sont des jeunes femmes qui travaillent dans une boîte de nuit, donc elles-mêmes se glissent dans un rapport qui est monétarisé, un peu artificiel, elles se moulent dans des codes qui ne sont pas les plus intéressants entre hommes et femmes à mon sens, mais qui existent. Ce que j’aime, c’est qu’il y a plusieurs personnages masculins dont on n’attend pas grand-chose, qui décident de se placer en alliés. Ça doit être une décision consciente de la place des hommes, c’est un pas que ces personnages font et qui, dans l’histoire, s’avère très précieux.
C. : C’est une histoire d’entraide et de confiance entre quatre jeunes femmes, mais qui refusent toute aide extérieure, par peur d’être blessées. Ce refus va finalement leur poser des problèmes. La scène qui montre le mieux cette dynamique est celle où Héloïse va chez le médecin joué par Anne Coessens, accompagnée des trois autres qui sont là pour « la défendre » alors que le médecin veut simplement l’aider. C’est une scène à la fois drôle et très forte…
B. MN. : Dans cette scène, on a le sujet du groupe qui peut faire du bien, mais qui, à un moment, enferme. C’est un groupe qui a décidé volontairement de vivre un peu en marge, de faire un pas de côté, par choix, mais aussi par envie de se protéger. Elles se disent : « Personne ne peut nous faire de mal tant que nous sommes entre nous ». Le film ne s’attarde pas, volontairement, sur le passé de chacune parce que ce n’était pas fondamentalement nécessaire. L’idée n’était pas de faire une galerie de portraits misérabilistes de tout ce qui peut arriver à une jeune femme. Et surtout, ce n’était pas leur position, ce sont de vraies guerrières ! C’est une dynamique où le groupe les protège, mais la limite, c’est que personne ne peut y entrer. Le cheminement du film, c’est l’arrivée d’Héloïse qui, elle, a décidé de ne pas complètement se fermer. Le film raconte comment ces femmes créent un endroit où elles se sentent en sécurité. Mais il faut aussi penser à la suite, à la reconstruction, ne pas complètement se couper du monde, s’isoler, et faire une croix sur l’extérieur.
C. : Quels sont vos projets ?
B. MN. : En tant que réalisatrice, je travaille sur un nouveau long métrage, qui est écrit et qui est en financement. On croise les doigts !... Comme comédienne, il y a plusieurs choses qui vont sortir prochainement. Je joue dans une série Netflix, Recalé, que l’on verra fin avril. C’est une comédie avec Alexandre Kominek, Joséphine de Meaux, Sabrina Ouazani, Gustave Kervern, Laurence Arné… une super brochette de comédiens. Nous nous sommes vraiment beaucoup amusés. Ensuite, il y aura la saison 3 de la série anglaise SAS Rogue Heroes, qui est une coproduction BBC/Canal+, qui parle de la SAS anglaise durant la Seconde Guerre mondiale, et c’était fabuleux parce que c’était l’occasion pour moi d’aller tourner en Angleterre pendant trois ou quatre mois et de voir une autre façon de tourner, de jouer. Ça a été génial et les acteurs dans cette série sont un rêve !