Dès les premières minutes, la musique s’incarne à la manière dont on nous présente succinctement nos héroïnes. Elles apparaissent comme des figures presque mythologiques, contemporaines et nocturnes : avec ou sans cape, avec ou sans masque, chacune portant ses propres signes, ses propres rituels. Leurs pouvoirs ne relèvent pas du spectaculaire, mais de l’intime : chanter, jouer, habiter un instrument comme on habite son propre corps. Elles ne sont jamais seules, ou plutôt, leur solitude est toujours habitée par d’autres. Une communauté mouvante, poreuse, qui se forme et se défait au rythme des répétitions, des concerts, des confidences. Elles nous ouvrent à leur univers et leur personnalité, leur pensée et leur passion. Elles nous partagent comment elles ont commencé et les blocages par lesquels elles sont passées. Tout cela sans éclat d’âme, mais dans un discours sensible et passionné. Ce film raconte avant toute chose leur histoire. Dans une intention affirmée qu’elles existent, qu’on leur accorde la scène qu’elles demandent, mais aussi dans l’espoir d’ouvrir de nouvelles vocations. Même si les premières héroïnes sont relativement jeunes, on découvre d’autres profils transgénérationnels qui renforcent une pensée assagie des blocages de jeunesse.
L’autre aspect au cœur du film est la caméra. Elle s’arrête sur elle, infiltre leur répétition, s’installe dans leur représentation et capture des moments intimes. Cette caméra agit comme la tendresse que Juliette Renard éprouve pour nos héroïnes. Elle ne cherche pas à les glorifier, ni à les dramatiser, mais plutôt à les embellir et les rendre accessibles, car la caméra accède à des espaces réservés. Finalement, la caméra choisit parfois le noir comme les artistes optent parfois pour le silence. Ce noir permet de structurer les passages, non pas comme un chapitrage entre les portraits, mais comme une nouvelle facette à explorer.
Leur musique, grâce à ces multiples facettes, vient renforcer l’accès à leur univers et l’hommage à leur art. Celui de la musique qui ne choisit pas les codes, les institutions par défaut, mais qui choisit d’exister dans son imperfection. La musique s’inscrit pleinement dans un besoin tant cinesthésique que narratif, elle nous emmène, elle agit comme transition, elle amplifie les émotions et nous connecte peu à peu aux héroïnes, si bien que nous finissons par accepter la soupe musicale de l'ensemble des unicités.
Ce qui fait la singularité de Boucan, c’est sa manière d’inscrire le bruit comme espace de création : non plus un résidu, mais une naissance. Juliette Renard capte une émergence, celle de voix qui prennent place, sans fracas, mais avec une persistance troublante. Dans cette approche, le film rejoint aussi une éthique sensible, où la caméra accompagne sans dominer, épouse les silences autant que les paroles. Mais ici, l’énergie est autre : plus urbaine, plus fragmentée, traversée par une urgence douce d’exister. À la croisée de ces œuvres, BOUCAN rejoint le documentaire sensoriel qui ne parle pas des marges, mais depuis elles. Renard ne constate pas, elle ouvre.