Ce qui frappe d’emblée et fait la force de Composition for Processing Distance, c’est peut-être bien son atmosphère éthérée, sa grisaille vaporeuse, portée par une musique lancinante qui nous entraîne vers des lointains inaccessibles et par des traits adoucis en nuances de gris sur lesquels le regard glisse sans y achopper, entre emphase grandiloquente et mélancolie. Il entraîne dans un état d’enchantement où cette tragédie intime prend des proportions grandioses aux tournures quasiment cosmologiques, comme si la cohérence du monde dépendait de cette histoire d’amour, comme si l’espace-temps menaçait de s’écrouler à l’issue de ses circonvolutions.
Pourtant, il ne s’agit jamais rien d’autre que du récit d’une machine de foire, de celles qui indiquent le degré de compatibilité avec la potentielle âme sœur grâce à des calculs aussi savants qu’opaques opérés en posant les mains à sa surface. Elle se voit comme un sommet de rationalité, à la pointe de la technologie, capable des plus grands accomplissements au point de laisser penser qu’elle pourrait partir à la conquête du système solaire. Cependant, replacées dans son environnement, ses capacités cognitives sont rapidement remises à plat par ses limites affectives, sa solitude, son sentiment de se tenir à l’écart de tout au point de ne tenir la comparaison qu’avec la poubelle voisine.
Il ne s’agit donc jamais rien d’autre que du récit d’un être aussi intelligent qu’en décalage par rapport au monde. Cet être rencontre un premier amour venu d’on ne sait quelle destination par-delà mers voire océans, une compatibilité qui résonne enfin avec les capacités de ses circuits imprimés. Malheureusement, éprouvant d’emblée l’amour comme lointain, l’amour qui lui échoit emprunte la même voie et lui glisse entre les doigts. Il ne lui reste alors plus qu’à Process The Distance, c’est-à-dire faire le deuil des distances qui le séparent de l’être aimé.
Mais ce « rien d’autre » charme et emporte de par son originalité, sa poésie, sa beauté étrange et sa grande richesse expressive, de telle manière qu’une vision n’épuise pas tout ce qu’il recèle et même n’en fait qu’effleurer la surface. La machine n’est pas simplement machine, mais aussi une métaphore pour toutes ces personnes disproportionnées par rapport à leur environnement. De même en est-il pour cette curieuse image récurrente de l’éléphant, métaphore dans la métaphore qui n’en finit pas de resurgir. Le seul bémol notable dans ce jeu de poupées gigognes est peut-être un « moment karaoké » qui jure avec tout ce qui a été posé jusque-là et qui aurait gagné à être mieux intégré, voire raccourci. Il ne parvient jamais à vraiment convaincre, même si son intérêt narratif est indiscutable et qu’il a un petit charme désuet.
Bien heureusement, cela ne suffit pas pour remettre radicalement en cause ses réussites. Composition for Processing Distance maintient en effet de bout en bout son univers et ne relâche abruptement son fil que pour habilement le reprendre là où il avait été trop rapidement abandonné. Grâce à ses qualités de réalisation indéniables, un art de la mise en scène maîtrisé, des choix esthétiques forts et en même temps généralement empreints d’une grande justesse, il fait sans doute partie de ces films qui restent dans un coin de l’esprit, auquel on repense avec inadvertance dans ces moments où l’on se sent comme un éléphant coincé dans une trop petite maison ou quand soudain nos éclairs de génie se cassent la figure sur la complexité du quotidien. Et, pour cela, cela en fait sans doute un film précieux.