Le mur d’enceinte et la végétation du parc de la Chartreuse avaient de quoi séduire Pierre Salvadori. Sur les hauteurs de Liège, cet espace boisé voisin d’un ancien fort militaire pouvait devenir les abords du Paris des années 1920. Pour La Vénus électrique, le réalisateur français tenait à ce décor. Restait à obtenir le droit d’y travailler, dans un site dont l’état soulevait des questions de sécurité et dont la protection imposait plusieurs démarches.
Ce cas a nourri le troisième Film Partnership Forum, organisé au Mémorial 1815, à Braine-l’Alleud, dans le cadre du 14e Festival du film historique de Waterloo. La rencontre était proposée par trois bureaux d’accueil des tournages : Wallimage Tournages pour la Wallonie, Screen Flanders pour la Flandre et le bureau de visit.brussels pour Bruxelles. Leur travail consiste notamment à aider les productions à trouver des lieux et les interlocuteurs nécessaires pour y filmer.
Prêter un lieu, pour combien de temps ?
Accueillir un film, c’est accepter une occupation qui déborde les jours de prises. L’équipe vient préparer les espaces, installer son matériel, puis démonter. Pour le propriétaire, la discussion porte donc autant sur la durée de cette présence que sur les pièces et les extérieurs concernés. Ces conditions doivent être définies avant l’arrivée de la production.
Propriétaire du château de Warfusée, près de Liège, Emmanuel d’Oultremont participait à ce premier échange avec Nicolas George, producteur exécutif aux Films du Carré. Le journaliste de la RTBF Martin Bilterijs animait la discussion.
Véronique Stirum de Limburg, de l’association Demeures Historiques et Jardins de Belgique, groupe VESTA, apportait aussi le regard des propriétaires. "C’est vrai que c’est très intrusif", reconnaissait pour nous Bertrand Willems, producteur chez Playtime Films, présent dans la salle. Ces rencontres lui permettent de mieux comprendre leurs contraintes, mais aussi de découvrir d’autres adresses : "En contactant ces propriétaires-là, on peut potentiellement en trouver d’autres autour", a-t-il encore confié.
Un palais de justice ne se réserve pas comme un studio
Pour leur film Les Pas perdus, il y a trois ans, Roda Fawaz et Thibaut Wohlfahrt souhaitaient initialement tourner au palais de justice de Bruxelles. Le film a finalement trouvé son décor à Anvers. Il suit plusieurs destins au cours d’une même journée et repose sur de longs plans-séquences, des scènes filmées sans interruption. Les déplacements des comédiens et le dispositif technique demandaient donc une préparation précise.
À l’époque, Roda Fawaz évoquait douze jours de tournage. Au forum, Christophe Hollebeke, de la société liégeoise Frakas Production, expliquait que l’équipe devait aussi accéder aux espaces en amont pour répéter. Il fallait donc trouver un tribunal qui accepte cette présence avant même la première prise. Pour ce film bénéficiant de l’aide à la production légère, destinée aux œuvres réalisées avec des moyens limités, la question était importante. Malgré ses appréhensions, le producteur avait trouvé à Anvers des interlocuteurs qui facilitaient l’accueil.
Mais un palais de justice reste d’abord un lieu de travail. La Régie des Bâtiments gère les immeubles de l’État fédéral. Son administrateur général, Laurent Vrijdaghs, rappelait le rôle de l’occupant dans l’accueil d’un tournage : l’accord des responsables judiciaires qui utilisent les espaces est essentiel.
Edward Landtsheere, porte-parole du SPF Justice, l’administration fédérale de la Justice, détaillait les contraintes de cette cohabitation. Les audiences doivent se poursuivre et un procès sensible peut rendre la présence d’une équipe incompatible avec les exigences de sécurité.
Le contenu du projet entre également en ligne de compte. Pour Edward Landtsheere, un lien avec la justice facilite l’accueil. Utiliser les bâtiments comme simple décor, "ça, c’est plus difficile". Présenter le scénario et expliquer le choix du lieu fait donc aussi partie de la préparation.
Un premier feu vert ne règle pas tout
Le dernier échange revenait sur La Vénus électrique, dont des extraits étaient projetés. Tournée au printemps et à l’été 2025 en Belgique et en région parisienne, cette comédie est sortie dans les salles belges en mai dernier. Elle réunit notamment Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche et la Belge Madeleine Baudot. Une jeune foraine y prétend mettre un peintre endeuillé en contact avec son épouse disparue. Versus Production assurait la coproduction belge.
La repéreuse Catherine Goffin racontait la recherche des lieux. Son métier consiste à trouver des endroits adaptés au scénario, puis à examiner leurs conditions d’utilisation. À la Chartreuse, le réalisateur avait choisi, mais la Ville avait d’abord refusé la demande en raison des contraintes du site. La préparation devait se poursuivre sans que la production dispose encore de tous les accords.
Tatjana Kozar, productrice chez Versus, retraçait la suite des démarches. Même après l’accord de la Ville, une autorisation liée à la protection patrimoniale restait nécessaire. Il fallait également tenir compte des espaces verts. Jean-Marc Zambon, attaché et historien de l’art à l’Agence wallonne du patrimoine, expliquait les exigences de sauvegarde du site. Jean-François Tefnin, directeur de Wallimage Tournages, animait cet échange.
Pour avancer, il a fallu "réinstaurer un dialogue entre tout le monde", expliquait Tatjana Kozar. Les interlocuteurs se sont retrouvés sur place pour examiner les installations et les trajets envisagés. Où placer les loges ? Quels déplacements imposeraient-elles à travers le site ? Comment organiser le gardiennage ? Chaque adaptation avait des conséquences sur le travail de l’équipe et ses dépenses. La recherche d’un compromis consistait à voir comment "réduire notre impact sur le lieu", tout en rendant le tournage possible.
Les repérages aussi ont un coût
Pour Playtime Films, qui a notamment coproduit la série policière Ennemi public, ces échanges préparent les projets à venir. La société développe avec la RTBF Jours noirs, un drame judiciaire dont Bertrand Willems espère lancer le tournage à l’automne 2027. "Ça m’aide à mieux visualiser certaines attentes par rapport à des tournages que j’ai en tête", expliquait-il.
Et cette anticipation se fait dans un contexte financier plus incertain. Car ce forum intervenait quelques jours après l’annonce de la suppression, à partir de 2027, du dispositif de soutien économique Screen Flanders, qui finance des productions effectuant des dépenses en Flandre. Bertrand Willems rappelait que les partenaires régionaux interviennent aussi dans les repérages et la logistique. Et pour les équipes, trouver un lieu suppose encore de pouvoir financer le travail nécessaire pour y tourner. Le producteur résumait ainsi la difficulté : "On va devoir faire tout aussi bien, si pas mieux, avec moins."