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D’un monde à l'autre de Jérémie Rénier

Les aventuriers du bout du monde

En janvier 2022, l’acteur Gaspard Ulliel - dont le nom n’est jamais cité dans ce film - mourait à 37 ans dans un accident de ski, plongeant son meilleur ami, Jérémie Rénier, dans une profonde douleur. Ce documentaire intime relate les étapes qui ont aidé l’acteur/cinéaste belge, inconsolable, à se confronter à la douleur de cette absence, pour s’en libérer et remonter à la surface. Un chemin de deuil qui n’a pu commencer qu’avec la rencontre de Loury Lag, explorateur français, spécialiste des conditions extrêmes et des territoires inhabités.

Partageant un amour commun pour la nature et la solitude, Jérémie et Loury ont fait connaissance sur les réseaux sociaux et, au cours de leurs conversations, Loury, lui-même aux prises avec la maladie de son père, qui vivait alors ses derniers jours, a proposé à Jérémie de l’accompagner à travers la banquise arctique, l’endroit le plus hostile au monde, et de se lancer dans une expédition de 3 400 kilomètres sur l’océan gelé.

En quête d’apaisement après la violence de la mort, l’acteur décida donc d’entamer ce long parcours introspectif, loin de tout, de sa famille, de sa carrière (mise en pause), là où il n’y a plus rien, sauf « du blanc » à perte de vue, où l’humain n’a pas sa place. Tout sur la banquise – les émotions, les perceptions, les rapports humains, le rapport au Sacré - prend une autre dimension. Il n’y a la place que pour la réflexion, et Rénier se disait « prêt à tout perdre ou à tout gagner ». Et lors des différentes étapes du voyage, les difficultés et les doutes s’accumulent.

La relation entre Jérémie et Loury, qui, en fin de compte, se connaissent à peine, est difficile. Loury, qui a eu une enfance chaotique et a connu la prison, est loin d’être un saint, et ses intentions ne sont pas toujours claires. Intrépide, l’explorateur refuse de laisser la place à la peur, de se remettre en question – sa mission est la seule chose qui compte. Au grand dam de Jérémie : « Je suis en train de suivre un gars qui est prêt à mourir alors que je viens de perdre mon meilleur ami. Pourquoi ? » Nous voyons plusieurs fois le visage de l’acteur se décomposer, avec une expression de « Qu’est-ce que je suis venu f*** dans cette galère ? ». Cette aventure était-elle une erreur ? Dans sa tentative extrême de se connecter avec quelque chose de « plus grand que lui » pour faire son deuil, Jérémie Rénier risque donc beaucoup. Bien plus qu’il n’aurait pu imaginer. Le film donne parfois l’impression qu’il s’inflige cette « punition » parce qu’il est en vie alors que Gaspard est mort, même s’il insiste qu’il « frôle les limites pour à nouveau se sentir vivant ».

Le périple quasi suicidaire de ces deux hommes livrés à eux-mêmes s’avère fascinant - par l’immensité des paysages, mais aussi lorsque Loury énumère les dangers constants qui, sur la banquise, peuvent tuer un homme en un clin d’œil : le froid – il faut apprendre à tout faire sans jamais retirer ses gants ; exposer son nez signifie s’exposer à la morsure du gel -, les ours affamés qui rôdent, sans parler de la douleur physique et de la fatigue quotidiennes... Une vulnérabilité totale, à laquelle Rénier ne s’attendait pas forcément, mais qui l’a reconnecté à la puissance brute de la nature.

Entre documentaire, film d’aventures et catharsis extrême, D’un monde à l’autre fait émerger la lumière après l’épisode le plus sombre de la vie de Jérémie Rénier et, en ce sens, force l’admiration, arrivant à insuffler l’espoir que chaque épreuve peut être traversée et que l’on peut en ressortir grandi…