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De Naameloze Vogel de Ben Gijsemans

Ben Gijsemans est un représentant de ce que l’on nomme aujourd’hui la nouvelle bande dessinée flamande. Déjà connu et reconnu pour ses romans graphiques comme Aaron et Les fidèles, il se lance en 2025 dans une nouvelle aventure avec De Naameloze Vogel, récit qu’il conçut conjointement sous la forme d’un roman graphique et d’un film d’animation. Il n’est cependant pas un réalisateur aguerri. Il a certes réalisé un court-métrage en 2012 au cours de ses études au Ghent School of Arts et participé en tant qu’animateur à un second en 2015, mais cela n’en fait qu’une activité pratiquée de façon très sporadique, un à-côté bien plus que son cœur de métier. De Naameloze Vogel peut donc légitimement être considéré comme son premier projet d’animation de grande envergure, avec tout ce que cela charrie en matière de risques, d’obstacles et de difficultés.

Malgré tout, ayant développé un style propre au cours de sa carrière de dessinateur, Gijsemans ne part pas de rien. Il a d’ores et déjà développé une esthétique reconnaissable, un langage visuel propre, au croisement d’influences américaines et flamandes. Son dessin est ainsi minimaliste, clair et précis. Les planches de ses bandes dessinées sont notamment marquées par un souci d’équilibre constant qui n’hésite pas à se délester des traditionnelles cases de bande dessinée afin de donner lieu à des formes différentes d’organisation spatiale. Enfin, si ses personnages sont généralement perçus à distance avec un nombre réduit de détails, il emploie des sortes de loupes grossissantes au sein desquelles il capture au plus près leurs expressions. Et De Naameloze Vogel est marqué par la volonté de transposer cette esthétique d’un média à un autre en faisant le moins de concessions possible. Plus encore, ce saut formel est l’occasion d’une réflexion subtile sur cette esthétique, glissée tout au long du récit du court-métrage.

C’est avant tout un petit conte philosophique à propos du problème du visible et de la dénomination. On suit en effet un ornithologue, né de nulle part (par conséquent assumé comme étant un pur produit de l’imagination) et dont l’activité principale est de regarder vers le haut afin de maîtriser son environnement en nommant les oiseaux qui l’entourent et en les classant dans un ensemble organisé. Il se veut ainsi rationnel et logique. Toutefois, il rencontre un jour un oiseau sans nom (de naameloze vogel en question) qui vient bouleverser l’horizon de ses connaissances, confronté à un être échappant à toute forme de conceptualisation. Le tout du monde connu dépendant de l’organisation des objets particuliers qui le composent, l’essence même du visible s’effondre et il s’extirpe de son assurance d’être rationnel pour prendre conscience de la case (littéralement et métaphoriquement) dans laquelle il s’est enfermé pour repartir vers l’exploration de l’indicible et donc à l’aventure. De Naameloze Vogel comprend donc une espèce de mystique du quotidien, où les nuages de l’inconnaissance ne flottent pas forcément dans la stratosphère, mais sont la chair même de nos émerveillements ordinaires.

Visuellement, cela se traduit bien sûr, comme mentionné, par l’application de son langage esthétique au film d’animation, mais aussi par des jeux très curieux et très inhabituels au niveau du rythme et de la représentation de cette fracture entre le connu et l’inconnu. Rarement un court-métrage aura fait le choix d’un dépouillement aussi radical pour raconter son propos, rompant brutalement le cours du film pour incarner le tête-à-tête entre l’oiseau et l’ornithologue. C’est pour cette raison que le film peut laisser de marbre, voire circonspect, lors d’une première vision. Il déroute. Il ne parcourt pas une trajectoire aisée à suivre, d’autant plus que son propos complexe et riche est déroulé sans détours. Manquer une information, c’est risquer de perdre le fil. C’est d’ailleurs peut-être le principal reproche que lui on peut faire : il suit le cheminement linéaire que l’on retrouve dans une bande dessinée, sans tenir suffisamment compte du besoin de redondance que requiert le support filmique.

Toutefois, malgré ce défaut qui empêchera sans doute à De Naameloze Vogel de remporter une franche adhésion, je ne cesserai de le défendre bec et ongles. C’est un film plein de charme et d’élégance, qui traite en toute simplicité d’un sujet très complexe sur lequel des centaines de philosophes ce sont penchés à travers des théories plus ou moins haut perchées, et qui surtout laisse une trace grâce à l’universalité et à la limpidité de son message. La seule chose, c’est qu’il demande de s’y attarder pour que son bouquet s’ouvre pleinement.

L’esthétique de Ben Gijsemans s’applique merveilleusement bien au format au point de souhaiter le voir poursuivre avec de nouvelles tentatives où il démontrera sans doute une meilleure maîtrise du support. Maintenant qu’il a quitté les limites de la page de bande dessinée pour partir à l’aventure du mouvement, j’espère donc découvrir davantage de ses pérégrinations dans ces territoires qu’il n’a fait pour l’instant qu’effleurer.