D’ailleurs, le soir même, il découvre que son épouse l’a quitté, partie avec un inconnu en camping-car. Sous le choc, lui qui a passé la majeure partie de sa vie à enseigner la grandeur des sentiments amoureux, Émile broie du noir. C’est alors que sa sœur (Hélène Alexandridis) s’improvise en Cupidon et qu’Émile se voit contraint d’appliquer ses propres préceptes pour se réinventer. Et comme tout grand romantique, il va devoir faire face à bien des obstacles.
Alors qu’il se morfond dans son coin, avec ses bouquins pour seuls compagnons, ce ne sont pas moins de trois femmes qui débarquent comme des ouragans dans la vie d’Émile et l’extirpent de sa torpeur, lui qui croyait qu’il n’aurait plus jamais d’efforts à fournir d’un point de vue sentimental. Récalcitrant à remonter en selle, il croise d’abord la route de Nadège (Carole Bouquet), une écoterroriste fantasque et sexuellement agressive, qui le séduit autant qu’elle le terrorise. Il fait surtout la connaissance de la douce Audrey (Chiara Mastroianni), malheureuse en mariage, qu’il sauve d’un suicide alcoolisé et qu’il initie aux grands auteurs. Audrey pourrait bien être son âme sœur, mais au même moment, Laetitia (la divine Emmanuelle Devos), son grand amour de jeunesse, qu’il n’a pas vue depuis 40 ans, revient dans la région. Toujours superbe, toujours mystérieuse, Laetitia a néanmoins un souci avec l’alcool… Trois portraits de femmes libres, matures, indépendantes… tout l’inverse d’Émile, qui se comporte comme un gamin boudeur, a peur de son ombre et pleure sa stabilité maritale.
Souvent sérieux comme un pape, Martin Provost (Séraphine, Où va la Nuit, Sage-Femme) s’était déjà essayé avec succès à la comédie en 2020, avec La Bonne Épouse. Habitué des récits racontés d’un point de vue féminin, il fait une entorse à la règle en signant ce qui, à première vue, ressemble à une commande dans un genre populaire typiquement français : le «Fabrice Luchini movie». L’acteur / trublion médiatique est en effet devenu un genre à lui seul, perfectionnant au fil des décennies son personnage de séducteur vieillissant et geignard, amoureux des lettres et des femmes (dans cet ordre), éternel insatisfait, mais trouvant refuge dans les textes de ses auteurs favoris et dans ses fameux aphorismes… Mais Provost impose son style, mettant en scène des personnages (Émile, Audrey, Laetitia) qui ont du mal à vieillir, persuadés que le bonheur leur a filé entre les doigts et qu’il est trop tard pour le trouver, mais qui, par courage ou un coup de pied au cul du destin, vont tenter de rendre un sens à leur vie. Le départ inattendu de son épouse est une révélation pour Émile, qui comprend un peu tardivement qu’il est maintenant un homme âgé, fragile (il se fait une belle entorse pour l’été lors d’une simple promenade sur les galets) et dépendant, dont l’érudition révèle aussi un côté monomaniaque pas forcément séduisant. Observant un groupe de mamies patauger en rythme au bord de la mer, il se jure de ne jamais, lui aussi, tomber dans la caricature du vieillard rigolard et quasi sénile. Une romance serait donc l’antidote à ses angoisses, mais ouvrir son cœur, oser aimer et se laisser aimer n’est pas une mince affaire.
Si Carole Bouquet, en roue libre, semble jouer dans un tout autre film que ses partenaires, la folie douce et la poésie de Luchini font une fois de plus des merveilles. Avec pour cadre les magnifiques plages et le port de Dieppe, Martin Provost signe une amusante réflexion sur le courage insensé nécessaire pour faire le grand saut vers l’amour sans craindre le ridicule, particulièrement à un âge où personne ne vous attend plus et où la solitude est la solution la plus facile. Il signe une jolie farce tragi-comique en forme d’ode à la passion, aux amoureux de tous âges, à «la musique, aux livres et aux gens qui viennent se baigner tôt sur la plage».