Couverture de l'article Donn, le danseur du XXe siècle de Florencia Dávila et Mariano Baez

Donn, le danseur du XXe siècle de Florencia Dávila et Mariano Baez

Table rouge circulaire. Danseurs tournés vers l’étoile, dont la bestialité s’anime doucement sur le rythme à trois temps composé par Ravel. Le film s'ouvre sur une image gravée dans notre mémoire collective : l'inoubliable Boléro de Ravel dansé avec magnificence par Jorge Donn, ami, amant, muse de Maurice Béjart. C'est notamment cette prestation magistrale, plus tard mise en scène dans le film de Claude Lelouch Les Uns et les autres, qui a révélé Jorge Donn au grand public, et c'est par ce prisme que le documentaire Donn, le danseur du XXe siècle entame son récit. Réalisé avec tendresse et humanité par Florencia Dávila et Mariano Baez, et soutenu par une coproduction impliquant Belgica Films et la RTBF, ce portrait redonne vie à l'une des figures les plus incandescentes – au sens de brillante, mais aussi qui n’a de cesse de se consumer – du paysage artistique bruxellois.


Construite au travers d’une succession de chapitres, l'œuvre retrace les différentes étapes de la trajectoire de ce jeune Argentin, initialement formé au Théâtre Colón et très vite débarqué dans le plat pays pour y suivre son idole. L'histoire de son arrivée en Europe, témoigne d'une détermination absolue. Après avoir essuyé un premier refus de Maurice Béjart, rencontré à Buenos Aires alors que Donn n'avait que 16 ans, le danseur emprunte de l'argent pour traverser l'Atlantique et forcer le destin. Il intègre ainsi le mythique Ballet du XXe siècle, basé à Bruxelles, et qui représente à l’époque un important carrefour créatif rassemblant des interprètes de tous horizons. Pour mettre en musique le film, le montage, opéré par Mariano Baez, orchestre avec fluidité de précieuses archives et une riche mosaïque de témoignages dont ceux des danseuses et collaborateurs de la compagnie — Dominique Genevois, Maina Gielgud, Shonach Mirk, Piotr Nardelli, ainsi que le masseur de Donn, Jorge Cassetti — qui viennent éclairer de l'intérieur le rôle majeur du danseur étoile dans l'émancipation de la danse masculine. Les interventions de Béjart, Pygmalion de Donn, rappellent aussi un aspect plus asymétrique de la relation entre les deux hommes : « un danseur est un instrument, mais un instrument vivant ». C’est ainsi que Béjart pousse Donn à toujours progresser, allant jusqu’à l’envoyer suivre une formation classique à Cannes auprès de Rosella Hightower, estimant qu'il faut d'abord maîtriser les grands pas avant de pouvoir s'en libérer par l'improvisation. Loin de se reposer sur ses lauriers, on découvre dans le documentaire un Jorge Donn qui boit véritablement les paroles de son “créateur”, incorporant un habitus de travail exigeant : « Le talent n'existe pas. Le talent vient du travail. ». Mais plus loin qu’une histoire de la danse, Donn, le danseur du XXe siècle est avant tout la chronique d'un duo indissociable. « Le ballet, ça se fait à deux comme l'amour », confie le danseur, avouant ne pas imaginer pouvoir danser avec quelqu'un d'autre que Béjart. Le film est aussi le récit de la face plus sombre de cette relation totale, à la fois intime et artistique, qui vacillera lorsque le chorégraphe s'éprendra d'un autre homme au moment de la création de son ballet Faust. Le documentaire fait enfin le focus sur la cruauté d'une carrière de danseur très (trop ?) courte et sur l'angoisse existentielle d’une étoile qui s’arrêtera de briller à à peine 45 ans. À la fin de sa vie, élevé au rang de véritable « rockstar » — allant même jusqu’à donner une portée politique à son art comme de ces représentations gratuites qu’il donna contre la guerre des Malouines —, Donn s’oublie. La pression physique le pousse à consommer des amphétamines pour ne pas grossir, entraînant un comportement erratique et un passage en hôpital psychiatrique. L'exil final vers Lausanne, précipité par le départ de Béjart de Bruxelles suite à des désaccords avec le directeur de l'Opéra, marque le crépuscule d'une époque. Atteint par le sida, qui finira par l'emporter, Jorge Donn affronte l'idée terrible de perdre la danse, lui pour qui « la vie, c'est le mouvement ».

En filigrane de ce destin tragique, le documentaire réussit le pari de donner à voir non seulement la technique éclatante d'un interprète hors norme, mais aussi la mémoire vibrante d'un âge d'or de la danse et de la création en Belgique.


Galerie photos