Organisé dans la salle cossue du cinéma RITCS, le double bill rassemblant deux films de Harry Kümel aurait dû être l’occasion de rencontrer le réalisateur. Malheureusement, par une introduction fabuleuse alternant l’anglais, le néerlandais et le français (magnifique illustration de la richesse linguistique de Bruxelles), le grand nom du cinéma fantastique belge a été annoncé absent à cause de soucis de santé. L’intervieweur sans son interviewé (Ernest Mathijs, coauteur de Cult Cinema) s’est dès lors contenté à son tour de raconter avec enthousiasme son histoire avec Kümel, dont un séjour mémorable en sa compagnie au Pays de Galles. Harry Kümel a donc été quelque part le Joachim Stiller de ces séances. Comme ce personnage énigmatique qui brillait par son absence durant les deux-heures trente du premier film, non-sens qui faisait circuler les séries du récit (événements incorporels et choses corporelles) et les mettait en mouvement en l’ouvrant à une multitude de variations configuratives, comme dirait à peu près Deleuze dans sa Logique du sens, il aura malgré tout été l’absent qui faisait circuler la succession des images et l’habitait de toute son envergure.
De même pourrait-on poursuivre en scrutant ces allers-retours entre l’événement et Kümel (deux séries, encore) en voyant dans le second film de la soirée, Les Lèvres rouges, une nouvelle manière d’illustrer ces contiguïtés. C’est en effet une œuvre traversée de points de suspension, de paroles trouées où les personnages ne cessent d’exprimer à demi-mot le fond de leurs pensées (laissant soin au public de remplir les blancs), où les vérités les plus fondamentales ne s’expriment pas verbalement, mais corporellement dans la subtilité d’une intonation, d’un geste, d’une mimique ou dans l’intensité d’un regard. L’enchaînement des plans lui-même sous-entend souvent des relations virtuelles entre les événements, sans toutefois aller au bout de l’idée esquissée au terme d’une action. Autrement dit, c’est encore une fois un film qui tourne autour d’absences, dont la surface rutilante et feutrée ne trahit que si peu la plupart du temps. Ce qui anime Les Lèvres rouges, c’est bien plus ce qui se passe par-dessous les images que ce qu’il se passe effectivement, c’est-à-dire une faune aquatique composée de pulsions, de violence, de secrets inavouables, qui tantôt se ressent à peine, éloignée de l’éclat du jour qui scintille sur les eaux, tantôt s’approche tellement de la surface qu’elle la brouille et crée de multiples remous rendant les délimitations incertaines. Quand l’une de ces créatures monstrueuses point au-delà des limites de son milieu d’élection, il n’en ressort que tragédies et morts brutales. Cet ordre des choses est donc on ne peut plus nécessaire pour maintenir le vernis de l’ordre social.
Ainsi, Les Lèvres rouges est le récit d’un couple dont l’apparente banalité se fêle dès les premiers instants sans révéler ce qui se terre dans la béance creusée par cette fracture. Stéphane et Valérie prennent le train pour se rendre en Angleterre après leur mariage en Suisse officialisé dans une clandestinité troublante dont la raison demeure hors champ. Dans l’intimité de leur wagon-lit, une étrange conversation s’engage où tous deux s’accordent en plaisantant sur leur désintérêt mutuel envers l’un et l’autre. Ensuite, Valérie insiste pour que Stéphane annonce le mariage à sa mère. Une demande qu’elle reformulera encore et encore, au grand dam de Stéphane qui préfère garder Valérie loin d’histoires familiales aussi mystérieuses qu’inquiétantes. Cependant, en agissant de la sorte et en persistant dans son refus, il la précipite dans les bras d’une autre sorte de mère, plus périlleuse encore pour leur couple, c’est-à-dire l’intemporelle comtesse Bathory, matérialisée par une sorte de Marlène Dietrich superbement incarnée par Delphine Seyrig. Accompagnée de sa « secrétaire » Ilona, aux traits marqués par une profonde mélancolie, la comtesse sera fidèle à sa légende et fera tout pour s’emparer de l’âme de Valérie.
Tous les quatre logés dans le même hôtel en bordure de la côte ostendaise (Valérie et Stéphane parce que leur train est hors service, Ilona et la comtesse pour des raisons moins avouées autant que moins avouables), tout est en place pour un jeu de séduction subtile où l’érotisme affleure de la violence et la violence de l’érotisme. Il s’en suit des chassés-croisés complexes où presque tous les protagonistes jouent un jeu trouble et où, dans l’ombre, les aspects les plus obscurs de l’âme humaine s’animent voire éclatent tragiquement au grand jour. Même le policier à la retraite qui les suit, sorte d’étrange oiseau de mauvais augure enquêtant sur de mystérieux crimes, ressemble à un commissaire Maigret distordu par l’atmosphère glauque dans laquelle est plongé le film. Seule peut-être Valérie demeure quelque peu innocente, malgré sa curieuse obsession pour la mère de Stéphane qui tournera en une fascination pour la comtesse.
Voir Les lèvres rouges a donc quelque chose de très particulier, puisque tout se joue dans ce qui ne se joue pas (ou pas encore), dans les tâtonnements, entre les lignes, et que par conséquent son intérêt se loge dans une espèce de non-film qui côtoie sans cesse le film, c’est-à-dire un film infiniment inaccessible que l’on pressent, qui s’annonce, et qui ne s’esquisse peut-être qu’à la toute fin. Présenté comme film de série B, voire de série Z, ou encore comme un film qui surfe sur la vague des films de « vampires lesbiens » populaires à l’époque de sa sortie, il est bien plus que ces catégories dans lesquelles on cherche à le circonscrire. Notamment grâce à cette atmosphère si singulière qui ne cesse de le traverser, grâce à une palette de personnages aussi insondables que le fond d’un puits, grâce à une direction de la photographie inoubliable immergeant dans un univers brumeux et surréel, grâce enfin à cet art de la suggestion sur lequel on s’est déjà trop épanché, il s’extirpe de la considérable production de films de genres pour s’élever au rang de classique. Il est une énigme à jamais à résoudre et qui tend les bras à quiconque est prêt à céder à son envoûtement.