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Dust de Anke Blondé

Il fallait oser revenir sur la bulle technologique belge de la fin des années 1990, s’inspirer librement du séisme Lernout & Hauspie, et condenser cette débâcle industrielle et morale en une 1h49 de film.

Même si dans Dust, on ne parle finalement que peu de la bulle technologique. La bulle que nous dévoile le film est celle dans laquelle sont plongés les deux protagonistes Geert et Luc (incarnés par Arieh Worthalter et Jan Hammenecker), entre le moment de leur rencontre avec le journaliste/lanceur d’alerte du Wall Street Journal, qui mettra le feu aux poudres, et leur arrestation par la police. Le film rejette ainsi le biopic, ou le film-dossier pour se faire le récit d’une dernière journée de liberté, avant la chute.


Sélectionné en compétition officielle à la Berlinale — première présence flamande depuis Vendredi de Hugo Claus en 1981 — le film est l'œuvre de la réalisatrice Anke Blondé qui confirme, après Juliet (2023) et The Best of Dorien B. (2019), son intérêt pour les identités fissurées. Tout comme au scénario, Angelo Tijssens — complice de Lukas Dhont sur Girl (2018) et Close (2022) — qui déplace ici son obsession pour le récit de solitude vers le terrain du pouvoir et du mensonge.

Car Luc et Geert, qui partagent une même calvitie, ne sont pas filmés comme des monstres. C’est là que le film surprend — et divise (on le comprend). Plutôt que d’ériger un tribunal, qui mettrait à distance, qui priviliegierait une approche froide des faits, Dust s’attache à la description d’une humanité qui sait qu’elle s’est perdue, et qui se prépare à purger sa peine. Les deux protagonistes empruntent le parcours du deuil, de la colère à la tristesse sans oublier le déni.

Le choix de la temporalité resserrée crée alors d’emblée une tension, flirtant avec le thriller. La caméra de Frank van den Eeden — déjà derrière les images du magnifique Holly (2023) de Fien Troch — épouse les visages, donne de l’espace aux silences. Blondé joue sur une polyphonie linguistique (flamand, anglais, français) qui rappelle que cette success story était certes une fiction exportable, calibrée pour le Nasdaq et pour Microsoft, mais susceptible de causer des incompréhensions. Mais si l’ambition internationale et collective faisait partie du projet d’investissement, la chute racontait dans le film l’est beaucoup moins, se cantonnant à la seule version, vision, de ces victimes / coupables, Janus à deux visages.

C’est là où, en proposant un récit à la première personne, quasi homodiégétique,Dust prend un risque : à force de privilégier l’intime, il atténue la dimension systémique. Il privilégie l’empathie, des récits humains, en laissant la mécanique financière, la complicité institutionnelle, l’aveuglement collectif et les vraies victimes de cette tragédie, en hors-champ. Ceux qui attendent une radiographie précise du scandale, ou un élan de révolte, passez votre chemin. Blondé préfère sonder la croyance : comment deux hommes ont-ils pu finir par croire à leur propre mensonge ?

Ce resserrement n’est pas seulement un parti pris moral, il devient un dispositif sensoriel. En se tenant au plus près de Luc et Geert, le film transforme la catastrophe économique en expérience physique. La décision qui approche, inéluctable, devient un étau dramatique. On ne respire pas, ou à peine durant ces 1h49 d’angoisse qui mèneront à l’effondrement de leurs vies respectives, et dans leur sillon, de celles de milliers de Belges et d’investisseurs étrangers qui auront cru au récit qu’ils vendaient. La tension est aussi charnelle : entre Geert et son chauffeur, entre Luc et sa femme. Mais rien ne cède, rien n’explose, rien ne soulage — ni orgasme, ni confession, ni absolution. Cette suspension permanente agit comme la métaphore la plus juste de la pression qui les écrase : une montée continue, sans catharsis.

Et pourtant, malgré cette mécanique d’étouffement, Dust n’est pas vraiment (ou pas uniquement) un thriller. Il n’y a pas de suspense quant à l’issue. L’arrestation viendra. La prison aussi. Ce que le film met en scène c’est plutôt l’agonie d’une ambition. Dès lors, la structure même du film se fait parabole passant d’une ouverture sur deux hommes seuls sur scène, ovationnés, glorieux à une clôture sur ces mêmes corps, isolés, les deux pieds dans la glaise. Entre les deux, la chute n’est pas seulement judiciaire, elle est symbolique. Ce n’est plus simplement une fraude comptable qui se joue, mais une crise de représentation : se rêver visionnaire, pionnier, sauveur — jusqu’à confondre fantasme et réalité.

A ce titre, Dust est loin d’être un film spectaculaire. Le titre ne fait d’ailleurs pas allusion à une quelconque explosion mais plutôt à la poussière liée à l’érosion lente et douloureuse de deux parcours brillants. Si ce parti pris est cohérent, il laisse une question en suspens : à l’heure où les bulles spéculatives se suivent et se ressemblent (et avec en ligne de mire une potentielle bulle IA dans un futur proche), fallait-il se contenter d’un portrait moral individuel ? Ou le cinéma belge pouvait-il — devait-il — aller plus loin dans l’analyse et la dénonciation des dangers qui nous guêtent ?

Reste un film ambitieux, tendu, qui assume sa belgitude jusque dans ses fractures linguistiques. Un film sur la foi — technologique, économique, identitaire — et sur ce qu’il en reste quand tout s’effondre. De la poussière.