Le Faux Soir appartient à ces exploits qui semblent avoir été conçus pour le cinéma. Le 9 novembre 1943, des résistants du Front de l'Indépendance diffusent une imitation parfaite du Soir , devenu un organe de propagande de l'occupant. Sous une maquette familière, articles, communiqués et petites annonces tournent en dérision les nazis et leurs collaborateurs.
L'opération exige pourtant une préparation minutieuse : trouver du papier, convaincre un imprimeur, récupérer l'en-tête du journal, financer l'impression de 50.000 exemplaires puis organiser leur diffusion clandestine. Le 9 novembre, 5.000 exemplaires sont déposés dans les kiosques quelques minutes avant la livraison du véritable quotidien. Les autres circulent par les réseaux de la Résistance. En quelques heures, Bruxelles comprend la supercherie et éclate de rire.
Douze ans plus tard, Un Soir de joie porte cette aventure à l'écran. Découvrir aujourd'hui que le Faux Soir avait déjà inspiré un long métrage constitue – pour beaucoup - une première surprise. La seconde, plus réjouissante encore, consiste à constater que le film n'a rien de la curiosité poussiéreuse que l'on pourrait attendre d'une production belge des années cinquante.
Une comédie là où l'on attendait un drame
Le pari de Gaston Schoukens n'avait pourtant rien d'évident. Comment tirer une comédie d'une opération qui conduisit près de vingt résistants devant la justice allemande et coûta la vie à cinq d'entre eux en déportation ? Le cinéaste ne cherche ni la reconstitution fidèle ni le monument héroïque. Il transforme l'affaire en aventure collective où espionnage, romance et zwanze (cet humour typiquement bruxellois) se mêlent avec une surprenante légèreté.
À l'époque, ce choix divise. Marc Aubrion, initiateur du Faux Soir, félicite Schoukens. Fernand Demany, ancien journaliste du Soir ayant participé au numéro clandestin, dénonce au contraire une "lamentable caricature" . Jean-Pierre Loriot, acteur, estimera plus tard que le film prolonge davantage l'univers de Bossemans et Coppenolle que celui de La Traversée de Paris.
Conservateur à la CINEMATEK, Tomas Leyers comprend ces réactions : "Il faut s'imaginer la souffrance laissée par la guerre. Réaliser, si peu de temps après, une comédie sur un tel sujet était particulièrement osé." Certaines péripéties simplifient l'Histoire, quelques ficelles apparaissent et les Allemands relèvent parfois de la caricature, en effet. Or, Schoukens ne tourne jamais les résistants en dérision. Il célèbre au contraire ce qui rend leur geste unique : répondre à la propagande non par les armes, mais par l'intelligence, la satire et la liberté d'écrire. Le rire ne minimise pas leur combat. Il en devient l'arme.
Près de deux heures d'une étonnante vitalité
Cette légèreté nourrit aussi l'efficacité du film. Pendant près de deux heures, Schoukens fait circuler personnages, informations et rebondissements sans véritable temps mort. Les intrigues sentimentales prennent parfois de la place, mais le récit reste constamment en mouvement.
Cette maîtrise surprend d'autant plus que le film fut produit avec des moyens bien plus modestes que ceux du cinéma français de l'époque. Sans jamais chercher à s'excuser d'être belge, le film demeure solide, lisible et suffisamment sûr de lui pour passer du suspense à la farce sans perdre son équilibre.
Marcel Roels s'impose dans le rôle d'Arthur, dit le Fou. À ses côtés, Roger Dutoit, Jean-Pierre Loriot, Victor Guyau, Madeleine Rivière ou Francine Vendel composent une galerie de personnages qui doutent, improvisent, s'aiment, se chamaillent... et trouvent dans l'humour une manière de résister.
Bruxelles n'a pas besoin de jouer Bruxelles
L'autre vedette du film se nomme Bruxelles. La Bourse, la Monnaie, Flagey, le Botanique, la rue Neuve, la place des Barricades ou la Forêt de Soignes apparaissent naturellement à l'écran. Rien n'est maquillé ni travesti : la ville existe simplement comme le territoire des personnages.
Cette authenticité traverse aussi les dialogues, où français, néerlandais et accents cohabitent sans démonstration. Au-delà de sa valeur patrimoniale, Un Soir de joie restitue une manière de parler et d'habiter Bruxelles qui conserve aujourd'hui encore toute sa fraîcheur. Pour Tomas Leyers, la clé se trouve précisément dans cet ancrage local : "Ce qui résiste le mieux au temps, c'est cette représentation de l'attitude bruxelloise, de la zwanze."
Né à Bruxelles en 1901 où il mourut soixante ans plus tard, Gaston Schoukens consacra l'essentiel de sa carrière à un cinéma populaire profondément enraciné dans sa ville. Longtemps méprisé par une partie de la critique, il séduisit en revanche le public. Un Soir de joie , son retour au long métrage après plusieurs années consacrées à la distribution, connaîtra lui aussi un immense succès.
Deux films, deux époques
Plus de septante ans après, Michaël R. Roskam s'empare à son tour du Faux Soir, mais sous un angle radicalement différent. Avec Arieh Worthalter dans le rôle de Marc Aubrion, l'un des plus importants budgets jamais réunis pour une production belge francophone, estimé à près de 14 millions d'euros, Le Faux Soir est annoncé – d'ici la fin de l'année - comme un thriller centré sur l'impression et la diffusion du journal clandestin.
Roskam a confié n'avoir jamais vu Un Soir de joie . La CINEMATEK avait envisagé de lui montrer le film pendant sa restauration, sans que leurs agendas ne le permettent. Le chantier était d'ailleurs déjà en cours lorsque l'institution a appris que le réalisateur préparait son propre long métrage.
Le parallèle entre les deux œuvres s'impose. Producteur du nouveau film chez Frakas, Jean-Yves Roubin décrit Le Faux Soir comme "une histoire belge, avec de l'humour belge" . Une singularité qui a d'abord surpris certains partenaires étrangers : "Car le Faux Soir, ce n'est pas le faux New York Times."
Les deux films abordent pourtant une même histoire, avec les préoccupations de leur époque. En 1954, Schoukens transforme un acte de résistance en comédie populaire alors que les blessures de la guerre sont encore ouvertes. En 2026, Roskam promet un thriller où résonnent aussi les questions de désinformation et de manipulation de l'information.
Retrouver le film sur grand écran
Encore fallait-il pouvoir revoir Un Soir de joie dans des conditions dignes d'une salle de cinéma. Si une version numérisée avait déjà accompagné sa sortie en DVD en 2005, Tomas Leyers rappelle que la restauration présentée aujourd'hui offre une qualité d'image adaptée à une projection sur grand écran : "Au début des années 2000, de nombreux films ont été numérisés pour leur sortie en DVD, mais il s'agissait d'une définition standard, impropre à une projection en salle. Aujourd'hui, une restauration s'effectue en 2K ou en 4K afin d'obtenir une véritable copie numérique de projection."
Le négatif original ayant disparu, la CINEMATEK a travaillé à partir des deux meilleures copies conservées, dont les images et le son ont été minutieusement restaurés pendant plusieurs mois.
Cette difficulté raconte aussi l'histoire du film. "Les films les plus populaires sont souvent les plus abîmés et demandent donc davantage de travail lors de leur restauration" , rappelle Tomas Leyers. Le succès d'hier explique ainsi les défis techniques d'aujourd'hui.
Aucune nouvelle édition DVD ou Blu-ray n'est prévue pour l'instant. La CINEMATEK privilégie la diffusion de ses restaurations en salle, tout en laissant la porte ouverte à l'intérêt éventuel d'une plateforme.
Cette séance, qui en précédera d'autres, au-delà de constituer un prélude au film de Roskam, offre surtout l'occasion de redécouvrir une œuvre généreuse, imparfaite, drôle et étonnamment moderne, loin de l'image parfois figée que l'on se fait du patrimoine. Comme le résume Tomas Leyers : "Imprimer un faux Soir et le distribuer constituait un acte de rébellion presque ludique. Ce film, drôle à la manière belge, témoigne malgré tout de l'esprit d'un peuple libre." Lorsque Un Soir de joie s'achève sur un immense éclat de rire, celui-ci traverse les décennies sans perdre sa force. C'est peut-être là le plus bel hommage rendu aux auteurs du Faux Soir .