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Forêt ivre : trois récits de Manon Coubia

La montagne sacrée

Dans les Alpes du Nord, Anne (Salomé Richard), Hélène (Aurélia Petit) et Suzanne (Anne Coessens) se relaient au fil des saisons pour garder un refuge d'altitude, le refuge d’Ubine, au confort limité, mais pratique pour passer une nuit au chaud. Elles y accueillent les promeneurs de passage, échangent parfois avec eux. Une vie de solitude, mais aussi de liberté, qu’elles ont choisie, pour le meilleur et pour le pire.

Le film est à découvrir au FilmFest Gent entre le 7 et 17 octobre 2026.


Anne, la quarantaine, a grandi dans la région. Comme elle le dit avec regret, elle n’est jamais partie voir ailleurs. Elle espère que cette saison au refuge sera sa dernière, rêvant que sa vie commence enfin, dans d’autres horizons, d’autres aventures. Chaque jour, elle s’occupe des tâches ménagères (cuisine, nettoyage, rangement, entretien), mais semble engourdie par ce quotidien routinier. Sa liaison avec un jeune ornithologue à la recherche d’un Grand Tétras (un oiseau en voie de disparition dont le dernier spécimen a été aperçu il y a déjà 15 ans) pourrait être une porte vers cet ailleurs illusoire. Mais si elle se sent prisonnière des lieux et de la région, ils font néanmoins partie de sa personnalité, elle y est intimement attachée.

Hélène, la cinquantaine, quant à elle, s’occupe du refuge durant l’été, à une période où les familles et divers groupes de promeneurs se succèdent inlassablement. Nomade et poète à ses heures perdues, mais ne souhaitant pas particulièrement partager son art, elle se noie sous les corvées. Insomniaque, elle aime se promener la nuit dans la forêt obscure.

En hiver, c’est Suzanne qui les remplace, à une période plus calme, où le refuge est quasiment déserté. Ayant abandonné sa famille et laissé sa vie derrière elle, elle est en quête de calme, de silence et de solitude. Une vie qui lui convient mieux que le brouhaha de la ville. Au refuge, elle peut se « cacher » de tout ça. Elle y fait pourtant la connaissance d’un jeune militaire fragile (Yoann Zimmer), qui a déserté sa caserne. En quête de ses ancêtres, le jeune homme se remémore les exploits de l’arrière-grand-père qu’il n’a pas connu, héros de la guerre qui, lui aussi, se réfugiait au même endroit.

Diplômée de l’INSAS, Manon Coubia signe son premier long métrage après une série de courts entre fiction et documentaire (L’Immense Retour en 2016, Les Enfants partent à l’aube en 2017, Marée en 2019 et Pleine Nuit en 2023). Une œuvre cohérente, poétique, austère également (et qui privilégie la pellicule au numérique), qui met ses personnages dans une position de communion quasi religieuse avec leur environnement. On trouve dans ses récits, où le temps semble figé, des gestes anodins qui rappellent un monde plus simple (se laver dehors à l’eau froide), des conversations sur des choses sans grande importance (la faculté du lard à améliorer n’importe quel repas). Un monde désuet, sans sophistication, mais toujours magnifique. La cinéaste filme un univers dénué du stress et du cynisme du monde moderne, transcendé par la présence invisible du sacré, que l’on devine présent dans le moindre bruit, dans le souffle du vent à travers les arbres, dans la pluie qui tombe sur un toit.

Son cinéma montre des lieux qui ont autant d’importance et de vie que les gens qui les habitent. La montagne, le refuge (et cette grande croix qui le surplombe) sont des acteurs de l’histoire à parts égales avec le trio d’actrices. Chez Manon Coubia, ce ne sont pas uniquement les vivants qui investissent les lieux. La nature, mais aussi l’esprit des morts et les événements du passé y sont tout aussi présents, y ont leur place, en communion avec le présent, comme si la notion de temps n’avait plus aucune importance. C’est un monde paisible et étrange, propice à l’introspection, qui donne la sensation d’être arrivé au bout du monde, pour se perdre ou pour se trouver.


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