Ce ne sont pas les drames sur l’alcoolisme qui manquent au cinéma. Jeanne Herry (Pupille, Je verrai toujours vos visages) aborde le sujet dans le cadre d’un microcosme qu’elle connaît bien : le milieu artistique, avec ce personnage moderne d’actrice hédoniste, pas totalement consciente du mal qui la ronge ou qui se ment à elle-même sur l’ampleur du problème. Pendant des années, Garance boit et en plaisante, pour ne pas nommer le problème à voix haute, avec l’excuse d’un alcoolisme fonctionnel, inhérent à son milieu professionnel. La réalisatrice nous la présente dans toute sa plénitude : pas une victime, mais une femme active, euphorique, généreuse, fragile aussi... Garance a besoin de se sentir vivante et utile, elle est accro aux autres, sans cesse en mouvement, a peur du silence. Mais c’est aussi une coquille vide (elle n’a aucun projet ou passion, aucun hobby autre que son travail - mais elle travaille de moins en moins) qui se perd, nuit après nuit, dans le bruit d’une fiesta permanente et dans la chaleur éphémère des rencontres sous influence.
Le thème est traité avec justesse et un réalisme qui témoigne du travail de documentation effectué par la réalisatrice auprès de spécialistes et de témoins. Les signaux d’alerte se succèdent : Garance arrive en retard, est moins précise dans son jeu, sa diction est incertaine, elle a des trous de mémoire, perd souvent ses clés, son regard est trouble... Quand elle est évincée de la compagnie après une intervention collective humiliante, la colère et le déni ne font que s’amplifier. Et après la colère vient le renoncement : Garance sait désormais qu’elle est malade, mais ne fait rien pour changer la donne. Malgré la joie immense que constitue sa rencontre avec Pauline, leur premier week-end ensemble, à la campagne, est une torture : sa compagne n’a acheté que deux ‘cubis’ de vin blanc, là où cinq auraient été à peine suffisants.
Adèle Exarchopoulos est la star du film et si cette actrice, emblématique de la génération des millenials, semble jouer son habituel numéro de jeune femme « nature », cette fois, la qualité de l’écriture et des situations rendent son jeu naturaliste attachant, au point de pardonner des familiarités de langage une fois de plus très présentes, voire irritantes par leur systématisme (« c’est trop bien d’être dans un trop bon film, elle est trop contente »…) Lumineuse, puis éteinte, enjouée, mais exaspérante, Garance est dotée d’un tel appétit de vivre que le film ne pouvait pas être morbide, Jeanne Herry cherchant plutôt la lumière au sein du drame. L’arme secrète du film, c’est Sara Giraudeau. Pauline est l’opposé de Garance : pudique, solitaire, réservée, indépendante, d’une patience à toute épreuve. Très ouverte d’esprit, Pauline est la grâce et la bienveillance incarnées, acceptant tout inconditionnellement de la part de son amoureuse, refusant de la juger. Pauline n’est qu’amour et respect, elle est juste là pour aider. Son arrivée est un appui indispensable pour Garance. Mais insuffisant. Ce dont cette dernière a besoin, d’urgence, c’est d’un électrochoc, d’un ultimatum. Il arrivera en la personne d’un médecin addictologue (Hélène Axandridis) qui va lui expliquer quelque chose qu’elle n’avait jamais envisagé : au rythme où son foie se détériore, Garance, 36 ans, sera morte avant ses 40 ans. Cachant son empathie sous des remontrances sévères et des statistiques effrayantes, ce second rôle formidable apporte au film une belle énergie lors de son dernier acte.
Jeanne Herry évite les clichés « spectaculaires » du film sur l’addiction. Son film, à cet égard, est l’inverse d’un When a Man Loves a Woman (un mauvais mélodrame grandiloquent dans lequel Meg Ryan vivait un drame similaire). Avec finesse, pudeur, humour, elle filme la douceur (formidable scène de baiser entre Garance et une première maîtresse jouée par Jehnny Beth) et le trouble de la vibration amoureuse, avec, dans sa dernière ligne droite, un récit de possible rédemption plus classique, mais néanmoins irrésistible.