Un journal intime entre deux mondes
L’ouverture du film, avec ses plans en caméra embarquée dans un taxi évoquant forcément le travail du cinéaste iranien Jafar Panahi (Taxi Téhéran), nous installe d'emblée dans une géographie de l’enfermement. Une métaphore évocatrice de la réalité de Melina, du haut de ses neuf ans qu’elle vient d’avoir.
En premier lieu, alors que son anniversaire bat son plein, la famille semble unie sous l’égide bienveillante de ses grands-parents, « Mama Ati » et « Baba Ati ». Pourtant, un vide immense creuse l’image : ses parents sont absents. Le divorce a éclaté la cellule familiale, et Melina, comme tant d’autres enfants « laissés à eux-mêmes », ne communique avec son père et sa mère que par l’intermédiaire d'un écran : celui de son smartphone.
Le film devient alors son journal de bord. Parce qu'elle n'aime pas écrire, Melina utilise son smartphone comme un outil d’émancipation, captant sa propre vie pour tenter d’en reprendre le contrôle. On la voit faire ses devoirs, jouer aux cartes (en trichant un peu, elle reste une enfant), ou encore mettre du vernis à ongles à son grand-père, interrogeant avec une naïveté désarmante, mais salvatrice, l'absurdité des codes masculins. Ces moments de tendresse contrastent violemment avec la réalité scolaire, où les chants à la gloire du voile et les définitions rigides de la famille rappellent que la propagande s’insinue partout, dès le plus jeune âge — comme un écho au récent Mister Nobody Against Poutine — autant qu’avec la froideur de ses relations père et mère-fille.
La voiture comme tribunal
Le cœur du récit est rythmé par le retour régulier d’un trajet en voiture effectué avec sa mère, espace hybride entre le privé et le public, si cher au cinéma iranien de Abbas Kiarostami. C’est là que, au travers de ce fil conducteur, Melina affronte sa mère. La tension y est palpable. La mère, remariée à Téhéran, se débat entre son nouvel époux — qui refuse la présence de la fillette — et son amour maternel. Melina, elle, n'épargne rien. Elle juge, elle condamne, elle exige son passeport à son père, elle réclame sa place. La caméra d’Atiye Zare Arandi, qui est aussi la tante de l’enfant et donc sa plus proche confidente sur le projet, se place souvent à distance, dans un acte de pudeur, laissant éclater une vérité émotionnelle brute (la musique est d’ailleurs complètement absente du film).
Le film explore avec une finesse remarquable les phases de socialisation de l’enfant, tiraillée entre une école qui lui dicte la morale et une famille décomposée qui lui refuse le foyer. On ne voit jamais le visage du père, seulement sa voiture garée en bas de l'immeuble, symbole d'un patriarcat invisible, mais total, dont le consentement est indispensable pour le moindre voyage.
Une résistance par le geste
Finalement, Grand Me (que l'on pourrait traduire par « La grande moi ») est le portrait d’une guerrière en herbe. Devant les tutoriels de maquillage qu'elle imite pour tromper l'ennui (ou se grimer en quelqu’un d’autre) ou lors de sa décision de porter l’affaire devant les tribunaux pour choisir son tuteur légal, Melina refuse d'être une victime. Elle choisit ses grands-parents, seuls piliers solides dans un monde d'adultes trop occupés par leurs nouvelles vies.
En clôturant son film sur une séparation symbolique à la sortie d'un véhicule, Atiye Zare Arandi signe une œuvre universelle sur le besoin d'appartenance, tout en documentant avec une précision de dentellière la condition féminine en Iran. Une œuvre nécessaire, portée par une équipe technique belge talentueuse (dont Raf Claes à l'étalonnage), qui prouve une fois de plus que le cinéma est un médium nécessaire pour s’exprimer et se comprendre.
À découvrir au Millenium Festival les 30 mars (20:15) et 31 mars (19:45).