C. : Comment vous est venue l'idée de faire ce film ?
Hugo Amoedo Canal : Un jour j'étais sur la terrasse de mon appartement avec mon fils et j'ai reçu un message vocal de Raquel (Aberasturi) avec qui j'avais été en couple à Madrid quand j'étais étudiant. Et j'ai écouté le message pendant que je regardais mon fils et j'ai vu comme une sorte de cohabitation entre le présent, mon fils que je regardais, et le passé par le biais du message vocal de Raquel qui me recontactait pour prendre de mes nouvelles. Et j'ai trouvé ça très intéressant. Ça arrive souvent quand on écoute un message et qu’en même temps on garde un œil sur notre enfant pour qu'il ne traverse pas la rue, ou quoique ce soit d’autre. C'est très audiovisuel. Et donc j'ai décidé d'explorer ça en cinéma. Comme je travaille à temps plein, j'ai essayé de trouver une sorte d'économie pour continuer à faire des films même si je n'ai pas beaucoup de temps. Je filme ma vie, en super 8, à la manière d’un journal filmé à la Jonas Mekas. Avec Caisses fermées, caisses ouvertes , c'était le départ d'un ami écrivain galicien qui rentrait en Espagne. Ici j'ai décidé de mettre cet audio que Raquel m'avait envoyé sur les images de mon quotidien à la maison avec mon fils ou en vacances en Espagne. Et j'ai décidé aussi d'envoyer un message vocal à Raquel et de l’enregistrer.
C. : Est-ce qu'elle vous avait déjà recontacté auparavant ?
H. A. C. : Non, on s’était échangé quelques messages, mais sans plus. Mais là, on avait le désir de se mettre à jour par rapport à nos vies actuelles. Elle a eu deux enfants, moi j'en ai un, on a des emprunts. La vie a beaucoup changé depuis qu'on était à Madrid, à l’époque où tout était encore possible. On a une expression en espagnol qui pourrait se traduire comme ceci : « Tu peux faire avec la vie ce que tu veux, mais, en fin de compte, c'est la vie qui fait ce qu'elle veut de toi ». Il y avait là un contraste que je trouvais intéressant, faire jouer les sensations de la voix du passé avec les images du présent.
C. : Dans les images du présent, c'est votre quotidien. Mais j'imagine que vous avez fait des choix. Comment avez-vous choisi ces images ?
H. A. C. : Pour la première partie, c'était assez spontané. Ce sont des images que j'avais déjà stockées. Le choix s'est fait au montage. C'est surtout pour la deuxième partie du film, quand on a relancé la communication entre nous que j'ai appelé un ami cinéaste, Enzo Smits, pour venir me filmer, toujours avec cette approche très amateur. Mais l'intérêt que je trouve de faire des films comme celui-ci c'est lancer la voix off sur des images, de manière presque spontanée, et advienne que pourra. On dit des choses qui ne sont pas connectées avec les images, mais un écho se crée. C’est comme un EP, un petit disque de 4-5 chansons. Chaque message vocal, c'est comme un morceau. C'est un journal filmé, mais avec une approche un peu pop, un peu romantique. C'est un film d'amour en fait.
C. : Si on ne vous connaît pas, on ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit de vous. Arrive un moment où on se dit que ça ne peut être que vous qu’on voit dans les rues de Bruxelles, à la RTBF, sur la plage, etc. En tant que spectateur, on ne sait pas tout de suite que les images correspondent aux voix, même si elles ne correspondent pas totalement. Bien qu’on ne voit pas Raquel, qui est pourtant la protagoniste du film.
H. A. C. : Oui, j'aime bien l’idée de donner des indices sans expliquer tout de suite et qu’on laisse comprendre petit à petit. J’aime bien qu’on soit un peu perdu au début du film et de chercher à trouver des échos dans les images montrées, même si elles ne sont pas forcément liées à l'histoire principale. C'est comme si c'était une tangente qu’on est libre de prendre ou pas.
C. : Pour revenir sur votre parcours, vous avez fait des études de journalisme en Espagne, et puis vous êtes venu à Bruxelles vous inscrire à l’école de cinéma Luca School of Art. Pourquoi cette envie de créer des films ?
H. A. C. : Quand j'étais enfant, je voulais être joueur de foot. On m'a dit que ce n'était pas possible, qu’il valait mieux faire autre chose. Après, j'ai voulu être Mark Knopfler, le guitariste de Dire Straits. Et on m'a dit que ce n'était pas possible non plus. Et puis, je suis parti à Bruxelles et j'ai fait des études de cinéma. Je suis parti, je crois, pour que personne ne me dise si c’est possible ou pas. Pour moi, le cinéma, c'est un lieu de résistance. Je veux faire des films. Mais là maintenant, j'ai un enfant, j'ai un travail qui me prend beaucoup de temps. Il faut que je trouve une « économie de guerre » pour continuer à faire des films malgré tout. Ce que j’ai trouvé c’est filmer mon quotidien, j'écris mon journal en images. Jusqu’à présent, je ne pouvais pas m'engager dans des projets plus ambitieux. Là, maintenant, j’ai un projet avec Graphoui, qui est plus ambitieux. Je veux aussi travailler dans la coproduction avec les pays hispanophones.
C. : Est-ce que le cinéma que vous avez envie de faire se rapproche du documentaire journalistique?
H. A. C. : Non, pas du tout. J'adore le journalisme. Mais le cinéma que j'ai voulu faire depuis toujours n'a rien à voir avec le journalisme. Même le documentaire que j'ai fait, Camping Wesertal, mon film de fin d’études, c'était un film à la Errol Morris, le réalisateur américain. C’était un portrait psychologique, ce n'était pas de l'information. Le cinéma du journal filmé, c'est un cinéma de rencontres, avec des gens, des repas, des jours à la plage. La peur de l'oubli plane tout au long, l’envie aussi de laisser des traces de choses qu'on ne comprend pas nécessairement, mais qu’un jour, on pourra redécouvrir.
C. : Et pourquoi filmer en Super 8 ?
H. A. C. : J'ai trouvé intéressant pour les deux films que j'ai faits de les faire en Super 8, parce qu'il y a une cohabitation du présent et du passé. Le passé par la texture, les formats, et le présent par les types d'images qu'on filme. C'est pour ça que je cherche toujours à filmer les trottinettes électriques, les GSM, les marques de voitures, pour faire des images actuelles. Après, c'est une affaire d'argent aussi. Quand on a deux bobines, on n'en a pas trois. Il faut choisir. Parfois, on filme n'importe quoi, et c'est très chouette. Mais d'autres fois, on n'a pas de la pellicule, on ne peut pas filmer.
Mon prochain projet, produit chez Graphoui, ne sera pas en Super 8 mais bien en caméra numérique, toujours sur la mémoire, la mémoire intime, la mémoire collective, sur le travail aussi, sur l’archivage. Bref, des sujets qui me tiennent à cœur.