Le récit nous plonge dans le quotidien de Ludovic, un architecte quarantenaire (incarné par Ugeux lui-même) dont la vie semble aussi rectiligne et carrée que ses plans de bâtisses. Lorsqu'il entame une idylle avec Nathalie (Ruth Becquart), mère de deux filles, Ludovic ne se contente pas d'aimer la femme ; il embrasse peu à peu toute la famille. Le film capte avec une justesse rare et une grande douceur cette phase de transition où l’on se cherche, on s’apprivoise, on tente de dessiner à quatre mains (parfois plus) un chez-soi commun, qui convienne à tout le monde - particulièrement quand on a à faire à une adolescente rétive.
Entre Bruxelles et Liège : une belgitude organique
Le film s'ancre dans une réalité locale savoureuse, parsemée de clins d'œil. On y croise un couple bilingue dans lequel fusent les piques amicales (« Il faut un peu vous intégrer, les Flamands ! »), on s’arrête pour une glace chez Zizi, et l'on dérive entre le décorum bruxellois et la verticalité de la gare de Liège (avec une petite flèche bien sentie sur l'éternel chantier du tram).
Ugeux, ici épaulé par la scénariste Julie Debiton, filme un homme qui s'occupe de la vie des autres pour ne pas avoir à regarder la sienne. Ludovic s'immerge tant dans son rôle de beau-père, qu'il en finit par adopter les codes de la jeunesse qu'il côtoie, allant jusqu’à prendre part aux fêtes de sa belle-fille au risque de paraître pathétique. C’est là que le film touche au cœur, nous ramenant à notre propre humanité : on est souvent prêt à tout pour s’intégrer, faire bonne figure, faire famille. Quitte parfois à s’oublier.
Une chute en clair-obscur
L'esthétique du film, portée par l'image très lêchée du directeur de la photograhie Quentin Devillers, héritée de son expérience de réalisateur de clips (Stromae, Eddy de Pretto, PJ Harvey), et le montage précis de l’expérimenté Nicolas Rumpl (Un Monde de Laura Wandel, Last Dance de Delphine Lehericey…), alterne habilement les scènes de groupe (dont une partie de paintball mémorable) et les moments de solitude absolue. Ces images, accompagnées par le travail musical Grégory Duby, qui a opté pour une galerie de sonates de piano au rythme soutenu, installent une tension paradoxale : les images cadrées et composées rappellent l’organisation de l’architecte, mais servent souvent de cache-misère à une vie décatie, quand la musique épurée, cadrée (un seul instrument performe), est exécutée de manière souvent rapide, évoquant une urgence, une fuite en avant. Alors que Ludovic tente de donner et de maintenir une façade d'architecte organisé, la musique et l’image traduisent l'accélération de sa perte de contrôle.
Car lorsque Nathalie prend ses distances, Ludovic perd pied. La rupture n'est pas seulement amoureuse, elle est identitaire. On le voit alors devenir "extrêmement con", petit, malheureux, fuyant ses propres responsabilités familiales pour s'accrocher à un fantôme de foyer. Le casting est, à cet égard, une démonstration de force du cinéma belge : de l'omniprésent et impeccable Laurent Capelluto à Catherine Salée, chaque second rôle apporte une pierre à cet édifice qui s'effrite.
L’Âge mûr est un film de nuances. Il ne juge pas cet homme-enfant qui tente de construire sa vie sur le sable, mais il en documente l'effondrement avec une tendresse grinçante. Jean-Benoît Ugeux signe ici une œuvre de maturité, prouvant qu'il est autant un bâtisseur de récits qu'un interprète d'exception.