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L’Autre Côté du soleil de Tawfik Sabouni

Après la chute de Bachar al-Assad, le réalisateur Tawfik Sabouni retourne dans la prison de Saydnaya pour faire parler les murs et les survivants de ce lieu tristement célèbre, véritable symbole des atrocités commises par le régime du dictateur. Présenté à la 76ème édition de la Berlinale, L’Autre Côté du soleil est le premier long-métrage du cinéaste belgo-syrien.

En 2011, le peuple syrien se réunit dans la rue pour manifester contre le régime du dictateur dans le contexte du Printemps arabe. Tawfik Sabouni se saisit de sa caméra. Pour avoir filmé ce soulèvement populaire et pacifique, il est envoyé dans la prison de Saydnaya. Il y passera six mois. Lorsqu’il est enfin libéré, il trouve refuge en Belgique où il intègre l’INSAS avant de rencontrer sa productrice Julie Frères de l’atelier Dérives.

C’est donc avec un sentiment d’urgence à témoigner, cette envie profondément documentaire de « faire document », que Tawfik Sabouni s’empare à nouveau de sa caméra pour raconter la prison de Saydnaya. Dès lors, comment convoquer les souvenirs et la mémoire traumatique sans pouvoir l’illustrer ? Au début du projet, le régime était encore en place et la prison toujours fermée et donc inaccessible. À défaut de pouvoir montrer la prison de l’intérieur, le réalisateur a l’idée de construire une miniature de Saydnaya qui apparaît notamment au début du film. Mais, en 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre et le dictateur fuit la Syrie. Les portes de la prison de Saydnaya s’ouvrent enfin, ses détenus sont libérés et la production du documentaire s’exporte de la Belgique à la Syrie. Le film, d’abord pensé comme une tentative de recréation d’un lieu inaccessible, se transforme en une immersion dans la prison elle-même, désormais abandonnée.

Mais plutôt que de raconter uniquement son histoire personnelle et son expérience subjective de la prison, Tawfik Sabouni décide de revenir sur les lieux de son enfermement accompagné de quatre prisonniers qui, comme lui, ont survécu à la terrible geôle syrienne. Ils ne se connaissent pas et, pourtant, partagent ensemble la mémoire d’un lieu hanté par les milliers de fantômes des victimes des exactions du régime dictatorial. Tawfik Sabouni n’est plus seulement réalisateur, il est aussi l’un des témoins du film, au même titre que ses quatre autres protagonistes.

Lorsque les cinq hommes pénètrent à nouveau la prison qui les a retenus captifs, on découvre des cellules et des souterrains plongés dans le noir et on comprend mieux le surnom de la prison de Saydnaya, qui donne d’ailleurs son titre au film : « L’autre côté du soleil ». Dans un silence assourdissant, les anciens prisonniers sillonnent les dédales des couloirs de la prison. Peu à peu, les souvenirs remontent, les langues se délient et la parole se libère. Mais l’immersion dans la prison ne se contente pas de faire remonter les souvenirs, le cinéaste en fait le théâtre d’une mise en scène des souvenirs qui passe par le corps.

On comprend très vite la démarche de l’auteur : il ne s’agit pas de rouvrir les plaies, encore béantes, ni de revivre le traumatisme, mais bien de pallier le manque d’images de la réalité de Saydnaya en témoignant des traitements inhumains infligés aux prisonniers. Le documentaire et le témoignage se font alors catharsis. Dans l’obscurité de la prison, le documentaire parvient pourtant à faire surgir des moments lumineux. Car le film n’est pas seulement l’endroit du témoignage, c’est aussi un espace de partage pudique et digne, où la fraternité et l’humanité parviennent toujours à surgir. Les récits des survivants participent ainsi à l’écriture d’une mémoire historique collective.

Raconter, c’est alors empêcher que le souvenir des injustices commises sous le régime de Bachar al-Assad ne disparaisse avec lui, ou avec les milliers de personnes qui ont péri à Saydnaya. En donnant une voix à ceux qui ont survécu, L’Autre Côté du soleil rappelle que la chute d’une dictature ne suffit pas à effacer les crimes qu’elle a commis, car la justice ne peut exister sans reconnaissance des violences passées et de ceux qui en sont responsables.