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L’Étrangère de Gaya Jiji

Le cinéma de Gaya Jiji possède cette vertu rare de ne jamais filmer la douleur comme un spectacle, mais avec douceur et distance, comme un sillage (celui du bateau des migrants) que l’on remonte. Après avoir exploré les difficultés d’une vie à Damas dans Mon tissu préféré, la cinéaste syrienne revient avec L’Étrangère, une coproduction qui scelle son lien avec la Belgique via l’implication de la structure Panache Productions d’André Logie.

Présenté en cette fin d'hiver au Love International Film Festival de Mons (ce jeudi 12 mars à 20h00 au Plaza), le film déplace le regard : la Syrie n’est plus le décor, elle devient le spectre, une voix au bout d’un fil, un traumatisme hors-champ qui hante et impacte le quotidien de Selma, exilée à Bordeaux.

Dès l’ouverture, le film nous plonge dans l’âpreté du voyage. Une scène de noyade aux abords de la Hongrie, filmée dans un clair-obscur crépusculaire, installe une tension profonde et pose le décor. Puis tout s’accélère, direction la France, autant terre d’accueil que Terra Incognita. C’est dans l’Hexagone que Selma, interprétée avec une intériorité vibrante par l’actrice, réalisatrice et productrice iranienne Zar Amir Ebrahimi, entame son parcours de combattante. Entre travail au noir et chambres de fortune, elle tente de trouver son chemin dans les méandres d’une administration kafkaïenne.

La rencontre avec Jérôme (Alexis Manenti), un avocat d’affaires qui accepte d’aider Selma à obtenir l’asile, fait basculer le film dans un tout autre style : une sorte de romance dramatique. Jérôme n’est pas seulement le bras armé du droit, il trouve dans l’accompagnement de Selma, un nouveau sens à sa vie morne et sans passion. Un nouvel amour aussi, où le silence de Selma répond au mutisme de Jérôme. Dans ce contexte, ce dernier semble prendre une dimension sacrificielle poignante. Il met en péril sa structure familiale et professionnelle pour une femme dont il ne sait, au fond, ce qu’il peut réellement espérer. Le film explore alors une dynamique complexe : l’aide apportée est-elle purement altruiste ou seulement liée à un désir de possession (désir amoureux, mais aussi désir de l’autre comme échappatoire à une situation personnelle difficile) ? La question de l’ambiguïté traverse leur relation, sans jamais que la caméra ne juge.

Le montage, confié à Anne Souriau, joue aussi un rôle moteur dans la narration. Elle insuffle au récit un rythme fait d’ellipses et de silences, respectant la pudeur de Gaya Jiji et permettant au temps administratif et judiciaire (souvent trop long) de passer plus vite. Plutôt que de s’attarder sur le misérabilisme, le montage privilégie la reconstruction de Selma, le chemin parcouru, laissant au spectateur le soin de combler les zones d’ombre d’un passé trop lourd pour être dit. On notera également la collaboration au scénario du Tunisien Mehdi Ben Attia - dont les films Je ne suis pas mort et L’Amour des hommes évoque aussi en filigranes cette question de reconstruction et de nouveau départ -, qui aide à dessiner cette trajectoire entre deux rives avec une précision documentaire.

Racisme, Rencontre, Récit, Reconstruction, et enfin, Retour. C’est ce dernier acte qui bouleverse bientôt l’équilibre précaire que Selma a tenté de bâtir. La libération de son mari en Syrie (Amr Waked) vient fracturer son présent européen et nous rappelle avec force que le passé n’est pas une page qu’on tourne, c’est un ancrage qui nous rappelle à l’ordre au moment où l'on s'y attend le moins.

L’Étrangère est une œuvre sur la dignité conservée malgré les tempêtes. Si le film cède parfois (trop) à une forme de pudeur qui en atténue la violence sociale - on regrettera notamment des fondus au noir un peu trop mous qui certes suggèrent le passage du temps, mais banalisent la violence de la situation de Selma -, il reste un portrait de femme d’une grande sensibilité. Sa projection à Mons, dans le cadre du festival dédié à l'amour sous toutes ses formes, résonne particulièrement : l'amour n'est pas une conquête, mais un don de soi et une rencontre avec l’altérité.