Première partie d’un ambitieux diptyque (le plus gros budget de l’histoire du cinéma français à ce jour), L’Âge de fer n’est pas un biopic. Du moins pas un de ces biopics traditionnels qui racontent la vie d’un homme de sa jeunesse à sa mort. Antonin Baudry, qui signe ici seulement son deuxième (et donc son troisième) film(s) déjoue les conventions du genre, s’inspirant en grande partie de l’ouvrage de Julian Jackson ‘De Gaulle, une certaine idée de la France’, qui contient des témoignages de personnes ayant côtoyé le Général. Il oublie les images d’Épinal et se concentre sur une période charnière de la vie du plus grand héros français : entre 1940 et 1944. Ici, Yvonne (Adèle Jayle) ne fait que passer, mais Jean Moulin (Félix Kysyl) et l’amiral Darlan (Mathieu Kassovitz), excellent méchant de cinéma, sont de la partie. Le résultat est un patchwork de film d’aventures, de guerre et de thriller historique follement divertissant et terriblement spectaculaire (les diverses scènes sur le champ de bataille sont exceptionnelles).
Pour incarner le futur père de la Vème République, le réalisateur n’a pas faire appel à une star, mais à un acteur de théâtre souvent relégué aux seconds rôles à l’écran. Simon Abkarian reproduit la voix et les intonations si particulières du Général sans s’adonner à une imitation. Il l’incarne tel un chevalier sorti d’un autre âge, un iconoclaste à la Don Quichotte en décalage permanent avec son époque et ses interlocuteurs. Un hurluberlu irraisonnable, têtu comme une mule, souvent très drôle aussi. Contrairement à Lambert Wilson dans le trop académique De Gaulle (2020), Abkarian n’incarne pas la statue, l’icône, mais un héros romanesque hors normes, doté d’une grande humanité qu’il dissimule sous sa rigidité militaire - « Messieurs, un peu de tenue ! », exige-t-il, lorsque ses officiers, les larmes aux yeux, se congratulent chaleureusement au terme d’une victoire improbable. De Gaulle est présenté comme un patriote intransigeant (il empoigne un officier anglais et lui dit : « On ne tire pas sur des Français ! ») dont les aspects tragiques ressortent ci et là dans une poignée de scènes où il entrevoit que son statut de légende vivante pourrait devenir un fardeau – ce sera l’objet du deuxième film. En fin de compte, c’est Churchill qui résume le mieux le personnage : « Il n’est pas fou, il est audacieux ! », nuance-t-il.
Avec ce film au souffle épique et constamment en mouvement (son tempo énergique rappelle Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier, dont Baudry était le scénariste), le cinéaste réussit un pari fou : transformer une institution un peu figée en véritable personnage de cinéma. « La France ne peut être la France sans la grandeur », disait le Général. L’Âge de fer en est la parfaite illustration.