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Les Vies d’Andrès

Sur la route de l’épuisement

Inspiré du roman La Charrette de l’auteur B. Traven sur l’histoire d’un charretier mexicain, les réalisateurs Baptiste Janon et Rémi Pons transposent ce récit à celui de son homologue contemporain: le chauffeur routier. Lauréat du Prix de la Compétition nationale lors de la dernière édition de Visions du Réel, le documentaire Les Vies d’Andrés est présenté en Belgique dans le cadre du festival Millenium.


En 1935, l’auteur B. Traven publiait La Charrette, un roman ayant pour héros un conducteur de charrette, un dénommé Andrès Ugalde. Il racontait alors les conditions de vie injustes des travailleurs soumis à l’organisation capitaliste du transport de marchandises dans le Mexique du début du XXe siècle.

Presque un siècle plus tard, en même temps que le bétail qui tirait la charrette a été remplacé par un moteur à forte cylindrée, le charretier est devenu routier. Pourtant, la lecture en voix off du roman de B. Traven résonne de manière troublante avec les images du quotidien des quatre chauffeurs routiers que filment Baptiste Janon et Rémi Pons. Pour intensifier ce trouble, tous les protagonistes du documentaire portent symboliquement le prénom d’Andrès. Comme aliénés de leurs individualités par le système qui les exploite, ils incarnent une relecture moderne du personnage de B. Traven devenu chauffeur routier pour une entreprise de transport en Europe. Mais « Andrès » n’est pas vraiment un rôle à jouer, il est un moyen qui permet une distanciation et une certaine objectivation du récit. Avec une certaine pudeur, les routiers parlent de lui à la troisième personne pour mieux parler d’eux-mêmes et incarnent ainsi une facette de ce personnage.

Car si « Andrès » est une sorte d’archétype du chauffeur routier, il n’en reste pas moins multiple. Les réalisateurs ne privent donc pas les quatre routiers de leur altérité. Leurs singularités apparaissent au fur et à mesure du film, que ce soit par l’observation discrète de leurs habitudes individuelles ou par la répétition de plans de pare-brise décoré d’une peluche et d’un néon coloré pour certains, d’une figurine de bébé Yoda et d’un tissu à franges pour d’autres. Le documentaire parvient à nous présenter une expérience collective de la route qui n’efface pas pour autant l’identité de chacun, comme les derniers fragments d’humanité dans une économie qui délaisse ceux sur qui elle repose.

Mais, malgré l’impression surannée que laissent les scènes où les chauffeurs routiers passent au bureau récupérer leur mission et découvrir leur futur trajet sur une carte papier accrochée au mur, le film montre bien que le métier a évidemment évolué. Traquage GPS des chauffeurs, contact permanent avec les patrons via le téléphone portable, course contre la montre… Les chauffeurs sont uniquement jugés à l’aune de leur performance, sans tenir compte des situations avec lesquelles ils doivent composer. Longtemps synonyme d’indépendance et de liberté, le métier de routier est désormais sous haute pression, soumis aux exigences absurdes du système capitaliste qui fait régner l’optimisation logistique en maître.

Au fil des conversations, installé sur le siège passager, le spectateur prend la mesure du système qui broie les maillons pourtant essentiels à son bon fonctionnement. Les chauffeurs routiers sont essorés et poussés à bout pour répondre aux exigences du marché, quoi qu’il en coûte. Avec une hausse accrue de la consommation, ils doivent suivre la cadence infernale des flux de plus en plus tendus, et ce, malgré des conditions de travail dégradées qui mettent en danger leur santé, mais aussi celles des autres usagers de la route.

De La Charrette aux Vies d’Andrès, l’essence du métier de transporteur résiste à l’épreuve du temps, les dérives du système qui les exploite également. Reste la même quête du profit et du rendement qui prime sur le bien-être des travailleurs que dénonçait déjà précisément B. Traven dans son roman, il y a près d’un siècle. Le documentaire Les Vies d’Andrès s’inscrit ainsi dans un continuum d'œuvres profondément sociales et politiques et nous offre une réflexion poétique sur ce travail aussi utile que crucial et, visiblement, intemporel.