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Marie Madeleine de Géssica Généus

Cinq ans après la révélation internationale de son premier long-métrage Freda, la réalisatrice, autrice et comédienne haïtienne Géssica Généus s’affirme un peu plus comme une cinéaste à suivre dans le paysage du cinéma contemporain avec Marie-Madeleine. Ce second long-métrage, présenté au FIFF après avoir eu sa première mondiale au Festival de Cannes dans la section Cannes Première, et qui a été soutenu par la société de production belge Stenola Productions, continue de décortiquer sans langue de bois les tensions sociopolitiques de son pays chères à Géssica.

À ses côtés (la réalisatrice incarnant elle-même le rôle principal), le film nous plonge dans le cœur vibrant d’Haïti, et plus précisément dans l'atmosphère chargée et urbaine de Jacmel, qui sert de décors à une réappropriation audacieuse et politique du mythe biblique. Historiquement façonnée pour associer le corps féminin au péché, la figure de Marie-Madeleine est ici réinventée sous les traits d'une travailleuse du sexe assumant pleinement sa condition et sa liberté. Dès l'ouverture, la vulnérabilité du personnage est saisissante : cadrée par des choix radicaux de plongée et de contre-plongée, Marie Madeleine nous apparaît couverte de sang, venant de subir un avortement. C’est dans ce dénuement extrême qu'un homme la retrouve et la sauve. Cet homme d'Église, Joseph (incarné avec une belle intériorité par Béonard Monteau), se pose alors d'emblée comme la figure christique du film, agissant en Bon Samaritain face à la femme réprouvée. Pourtant, au cœur de cette rencontre où cohabitent deux mondes diamétralement opposés, la réalisatrice déjoue les attentes : la "sauvée" va très vite devenir le guide spirituel et émotionnel de son bienfaiteur. Face à la soif d'indépendance de Marie Madeleine, et à la découverte d’un nouveau monde par Joseph, trône le pasteur Jacques. Incarné par Édouard Baptiste, ce pasteur à l’ancienne fait figure de grand méchant dont l’objectif final est la clôture du bordel des femmes. Sa voix, l'éclairage oppressant qui le sculpte, son jeu dramatique : tout concourt à l'isoler dans ses certitudes et à le rendre terrifiant.

L'écriture visuelle du film, portée par le talentueux directeur de la photographie Nicolas Canniccioni, est une véritable expérience sensorielle et permet au film de changer de dimension. L'image, magnifique, est rythmée par une intelligence dans la mise en scène et une belle palette de couleurs. Devant la caméra s'enchaînent les fulgurances créatives inattendues avec notamment ces plans sur fond vert qui, accompagnés de plans de drones, se font très évocateurs : le personnage plane littéralement après avoir consommé de la drogue. Le film repose ainsi sur une approche visuelle très clipesque, le tout soutenu par une musique rythmée et effrénée, loin de l’austérité de la chrétienté. Mais Généus sait aussi suspendre le temps, proposant des séquences aux évocations vaudou, faites de plans fixes qui sont de véritables tableaux, ou de plans au ralenti qui prennent un malin plaisir à briser le quatrième mur via des regards caméras interpellant.

Narrativement et formellement, Géssica Généus signe ici un grand film de cinéma, mêlant habilement culture occidentale et imaginaires caribéens. Une belle prouesse !