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MARIINKA de Pieter-Jan De Pue

Visages d’enfants

Dans l'est de l'Ukraine, des amis d'enfance de la petite ville de Mariinka, aujourd’hui détruite, ont vu leur vie basculer avec la guerre et une ligne de front en perpétuel déplacement. Natasha, autrefois boxeuse, est devenue infirmière militaire. Elle passe ses journées à sauver des vies et à ramener les blessés et les morts du champ de bataille. Angela, elle, survit en faisant de la contrebande, transportant des marchandises (de première nécessité, mais pas que) des deux côtés du front. Pris dans une tragédie grecque moderne, les frères Zolotko se battent dans des camps opposés : Mark pour l’Ukraine, Ruslan du côté russe, enrôlé dès le début du conflit. Leur frère Maksim est infirme, tandis que le cadet, Daniil, rebaptisé Samuel, suit la guerre depuis la sécurité de sa famille adoptive aux États-Unis, où il vit depuis l’âge de 4 ans. Ce film est l’histoire de ce groupe d’orphelins contraints de faire face à la destruction de leur ville, à la mort de leurs parents et à la disparition de leur avenir.


Leur tragédie commence bien avant l’invasion à grande échelle du pays, le 24 février 2022. Beaucoup oublient que le conflit a réellement commencé en 2014. Quand les troupes russes sont arrivées dans la ville, Angela les a entendu dire : « Vous êtes en Russie maintenant ! » La conception de ce documentaire, pour son réalisateur, a commencé avec une mission pour la Croix-Rouge en 2015, envoyé pour documenter les efforts humanitaires dans la « zone grise » de l’est du pays, puis, plus tard, de part et d’autre de la ligne de front dans le Donbass. C’est là, sous les tirs quotidiens de mortiers, qu’il a rencontré les frères Zolotko, déjà séparés par le destin et l'idéologie. Le film fut tourné sur une dizaine d’années, durant lesquelles le cinéaste les a vus devenir adultes trop tôt, par la force des choses, renoncer à leurs études, leurs rêves. La guerre, et rien d’autre, est devenue leur quotidien dans ce pays à l’arrêt, où ils errent tels des spectres, où ils ne peuvent qu’attendre la fin du conflit (qui semble lointaine) ou la mort (plus probable). Ils ne sont plus que « ça » : des guerriers, des survivants, en attente.

Le cinéaste utilise fréquemment la technique du montage parallèle entre les images du présent, violentes, déchirantes, et – par l’utilisation d’archives – celles du passé, emplies d’une innocence et d’une allégresse à jamais disparues. Il fait de Natasha le personnage central du film. La jeune femme effectue un pèlerinage vers les endroits de son passé, détruits par les bombes : l’auditorium de sa remise de diplôme, la maison de son enfance, la tombe de sa mère, son gymnase... À travers ces images et ces lieux, nous voyons la lente destruction de Mariinka, aujourd’hui pratiquement rayée de la carte, ses buildings effondrés ou éventrés. Le réalisateur montre également le contraste entre le jeune frère « américain » de 17 ans - élevé dans le Mississipi dans une famille de style MAGA, ultra-catholique, amoureux des armes à feu, idéalisant l’imagerie guerrière - et l’enfer vécu par ses frères, notamment Ruslan, qui, lors d’une confrontation bouleversante au téléphone, implore Daniil de ne jamais s’engager dans l’armée. Plus déchirant encore est cet enregistrement téléphonique d’une conversation entre les frères ennemis, Mark et Ruslan, où, malgré les insultes et les accusations mutuelles de trahison qu’ils se lancent, pointe encore une grande affection.

Tourné dans un 16 mm immersif (certains plans semblent sortis d’un film de Terrence Malick), le film passe de tableaux dantesques à des moments plus sereins et poétiques : une fillette qui joue innocemment avec Natasha, alors qu’autour d’elles gisent une dizaine de cadavres dans des housses ; Angela traversant paisiblement un champ en feu ; les œuvres d’art qu’elle transporte à travers les champs dans une brouette… des scènes de résilience qui rappellent que la vie continue et qui permettent, ne serait-ce qu’un instant, à Natasha, Angela, Mark et Ruslam de se réapproprier l'avenir qu’on leur a volé, et au cinéaste de préserver les souvenirs d'une génération entière en train d'être systématiquement effacée de l’Histoire.