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Mata de Rachel Lang

La femme de l’ombre

Blessée d’une balle à l’épaule lors d’une opération clandestine au Niger consistant à négocier pour libérer des otages français capturés par des rebelles armés, l’agent Mata (Eye Haïdara), du service action de la DGSE, se réveille dans un lit d’hôpital en France. Elle apprend que son coéquipier, Antoine (Raphaël Personnaz) a été capturé. Mise à l’écart par sa hiérarchie, Mata se retrouve sur une voie de garage en attendant de guérir. Affectée à la Sécurité intérieure du Territoire pour former une nouvelle recrue aux méthodes du contre-espionnage, elle se saisit opportunément d’une mission dans les Alpes dont le dossier attire son attention : un suspect pourrait être lié à l’embuscade en Afrique. Convaincue que ses supérieurs lui dissimulent des informations, hantée par la présence lors de l’incident d’une mystérieuse informatrice (Mélanie Laurent) dont tout le monde nie l’existence, Mata se lance dans une course contre la montre, hors de tout cadre officiel, pour retrouver son ami.

Si Mata est à première vue un film d’action et d’espionnage, outre la fusillade de la scène d’ouverture, le film de Rachel Lang s’avère volontairement anti-spectaculaire. L’enquête menée par Mata et sa recrue, Héloïse (Joséphine Japy – plus en retrait), doit se faire en silence, dans la discrétion et sans grands moyens. Les espionnes patientent donc plus qu’elles n’agissent, entre les planques dans une maison de montagne et les tentatives d’infiltration dans la vie d’un témoin. Car Mata n’est pas seulement mise à l’écart, elle est aussi sous haute surveillance afin de ne pas faire de vagues. En vérité, il serait sans doute plus facile pour sa hiérarchie qu’elle disparaisse. Le film décrit cette déshumanisation du système.

Plusieurs scènes d’une froideur clinique dépeignent la morne bureaucratie des renseignements français : on y voit l’héroïne dans un bureau sans fenêtres, dans les sous-sols d’un bunker mal éclairé, confrontée à la pression exercée par des supérieurs anonymes en costumes qui lui expliquent avec calme que ses opinions n’ont aucune importance, lui conseillant de ne pas réfléchir, de ne pas chercher la vérité. Pour son bien, pour le bien du pays et pour celui d’Antoine, bien entendu… Antoine qui n’est pas qu’un simple dommage collatéral : Mata est la marraine de sa fille ! Le film suggère que l’ennemi le plus dangereux n’est pas forcément le plus évident : par leur silence et leur refus d’agir - afin de protéger leurs intérêts à l’étranger -, l’État français et ses fonctionnaires ne seraient-ils pas aussi coupables que les kidnappeurs ?

Personnage obstiné, poussé à désobéir et à effectuer sa mission dans des « zones de gris », Mata est une femme rongée par la culpabilité, mais qui n’en laisse rien paraître, si ce n’est par son regard intense. Eye Haïdara l’incarne avec une grande économie de gestes et de paroles. Mata fonce aveuglément, refusant d’accepter qu’elle n’est qu’un maillon parmi tant d’autres d’une enquête aux ramifications internationales qui la dépassent, sans se rendre compte que son obstination pourrait compromettre sa mission, la pousser à commettre des erreurs. Sa persistance est admirable, mais se heurte à un système qui refuse de l’aider dans sa quête de justice et lui met sans cesse des bâtons dans les roues. Quelle que soit l’issue de son enquête, on comprend que les cicatrices de Mata ne se refermeront probablement jamais. Impressionnante dans ce registre dramatique, Eye Haïdara prouve une fois de plus la subtilité de son jeu et l’étendue de son talent dans ce film austère qui déjoue sans arrêt les attentes.