En avril 2019, Charles Michel, alors Premier ministre de la Belgique, présentait pour la première fois des excuses auprès des enfants métis victimes d’une ségrégation ciblée de la part de l’administration coloniale du Congo belge et du Rwanda-Burundi. Deux ans plus tard, en 2021, cinq femmes métisses, Léa Tavares Mujinga, Monique Bitumasse Bingi, Noëlle Verbeeken, Simone Ngalula, Marie-Josée Loshi intentent une action en justice contre l’État belge pour obtenir réparation. La justice avait initialement considéré que les faits étaient prescrits, mais ce n’était que le début d’une longue bataille judiciaire. L’affaire avait finalement été renvoyée en appel pour connaître son dénouement en décembre 2024 devant la cour d’appel de Bruxelles. Ce sont sur ces derniers instants cruciaux précédant le verdict que les réalisateurs ont choisi de se focaliser.
Tout commence donc dans les couloirs du Palais de justice de Bruxelles. Cinq femmes, qu’on devine d’un certain âge, marchent d’un pas décidé avant de s’installer au premier rang de la salle du tribunal. Mais alors que l’avocate des plaignantes prend la parole pour énoncer les faits, l’imposant décor en bois du Palais de justice de Bruxelles se transforme en un dessin fin et coloré qui nous plonge dans le Congo de la période coloniale. Le journaliste et réalisateur Quentin Noirfalisse et le réalisateur et animateur Jean-Charles Mbotti Malolo ont en effet décidé d’unir leurs forces afin de proposer une histoire qui s’éloigne du récit officiel et qui se rapproche le plus possible du vécu de ces cinq femmes. Ainsi, pour éviter d’utiliser des images d’archives souvent produites par l’État colonial lui-même, le documentaire a recours à l’animation pour adopter le point de vue des cinq jeunes enfants. Les images animées donnent alors vie aux souvenirs d’enfance mais aussi aux traumatismes qu’elles partagent.
Loin d’être des cas isolés, le documentaire montre bien que nos cinq protagonistes ont été victimes d’une ségrégation systémique ciblée et organisée par l’État colonial belge. Toutes sont métisses, nées au Congo, d’une mère noire et d’un père blanc colon. Ce métissage est alors vu comme un danger par la Belgique puisque l’idéologie coloniale repose sur une hiérarchie raciale qui place les personnes blanches au-dessus des personnes noires, les personnes métisses seraient alors vues comme une perturbation à l’ordre racial établi. C’est pour cette raison que la Belgique va placer les enfants métis sous la tutelle de l’administration coloniale, en les arrachant à leur mère le plus tôt possible. Mais la violence ne s’arrête pas là. Elle se redouble d’une maltraitance administrative qui efface délibérément les noms des parents des certificats de naissance des enfants métis, les privant ainsi de leurs identités. C’est cette quête d’identité qui est également montrée à l’écran, à l’image de la métaphore de l’arbre déraciné que l’on retrouve tout au long du film.
En alternant les scènes de procès avec les témoignages des plaignantes et leurs récits animés par le dessin, le documentaire Métisses – cinq femmes contre un crime d’État redonne voix au chapitre à des personnes dont l’histoire a longtemps été passée sous silence. Malgré le poids du passé, ce que l’on retient c’est avant tout l’image d’une sororité : cinq femmes dignes qui s’entraident depuis l’enfance et qui continuent de s’épauler aujourd’hui dans leur combat pour que justice soit faite.