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NI VUE NI CONNUE de Marc Fitoussi

Les trompettes de la renommée

Corinne Maclou (Isabelle Huppert) est figurante professionnelle. Elle gagne sa vie en enchaînant les tournages, parcourant inlassablement les plateaux dans le seul espoir d’être remarquée et de décrocher enfin un vrai rôle. Lorsqu’elle sympathise avec la star Sandrine Kiberlain, Corinne espère tirer profit de cette amitié inattendue pour faire avancer sa carrière. Mais la célèbre actrice va-t-elle vraiment l’aider à se faire une place au sein de la grande famille du cinéma ?

Pour son neuvième film, Marc Fitoussi (La Vie d’Artiste, Les Apparences) propose une comédie douce-amère à l’humour grinçant, qui lève le voile sur une profession méconnue. Maltraités, mal payés, mal nourris, mal logés, les figurants sont montrés ici comme le dernier maillon de la chaîne cinématographique : invisibles et aisément remplaçables. Les seules choses qu’on leur demande sont d’être là, d’être à l’heure et de se taire. Seulement voilà, se taire n’est pas le fort de Corinne…

Isabelle Huppert s’amuse énormément dans le rôle de ce personnage irrésistible, actrice frustrée (qui s’avérera en fait très douée), crispante, égocentrique et d’une mauvaise foi suprême. Corinne ne connaît pas les limites à ne pas dépasser, intrusive, parlant aux stars et à l’équipe technique d’égale à égale, avec un côté « Madame-Je-Sais-Tout » qui en agace plus d’un. Corinne est talentueuse et foncièrement honnête, mais elle est sa propre pire ennemie : incapable de gérer sa frustration, elle est arrivée au cours des ans à se mettre à dos toute la profession. Par ses protestations répétées, ses tentatives désespérées de se mettre en avant, sa manie de laisser partout où elle passe des piles de CV et d’importuner les stars, elle est devenue une blague - les quolibets fusent dès qu’elle a le dos tourné -, considérée comme pathétique. Elle garde pourtant la tête haute et une confiance en elle inébranlable. Mais à son âge, son rêve n’est-il pas derrière elle ? « Que tu sois là ou pas, ça ne change pas grand-chose », s’entend-elle dire par un assistant qui lui parle juste d’un plan large devenu un gros plan. Des mots innocents que Corinne prend comme une humiliation personnelle !

Le scénario, rédigé par Fitoussi lui-même, explore l’amitié inattendue entre cette femme ordinaire et une star, une vraie. Mais ni Corinne ni Sandrine Kiberlain ne savent comment s’apprivoiser, entre admiration commune, affection bien réelle et maladresses à répétition (la star pensant aider Corinne en l’embauchant comme habilleuse). Kiberlain, complètement déconnectée de la réalité depuis sa tour d’ivoire, n’a pas le mode d’emploi pour parler à une femme en manque de reconnaissance. La star elle-même est dans une période creuse de sa carrière : pour un rôle de carreleuse, les frères Dardenne, qui préparent leur nouveau film, lui ont préféré Diane Kruger – plus proche du peuple… Prisonnière de son image figée (« style très chic, germanopratin »), l’actrice retrouve l’inspiration au contact de Corinne. Mais narcissisme et jalousies professionnelles vont se mettre en travers de leur amitié.

D’un récit qui aurait été du pain bénit pour le défunt duo Bacri/Jaoui (toujours prêt à rendre un peu d’honneur aux professions humiliées ainsi qu’à croquer les petites mesquineries de chacun), Fitoussi tire une comédie souvent hilarante, notamment lorsque des vedettes viennent se moquer de leur propre image : Diane Kruger, Ana Girardot, Vincent Dedienne, Emmanuelle Bercot, mais surtout Anne Marivin, qui joue une Anne Marivin dont la carrière a grand mal à décoller et qui accepte de tourner une énième série TF1 nulle à contrecœur... Bien entendu, l’ironie suprême d’avoir confié le rôle d’une actrice « ratée » à la star la plus admirée du cinéma français (et international) ajoute à la drôlerie de l’entreprise. Quant à la présence de Kiberlain dans son propre rôle, ce n’est pas ici qu’un simple gimmick, la star ayant (dans le film) le plus grand mal à établir des relations sincères avec des gens « ordinaires », souvent intéressés, incapables de voir la femme derrière l’icône.

Derrière cet humour « gentiment méchant », le film fait le portrait de deux femmes attachantes, ayant le plus grand mal à se libérer de leur carcan respectif. En filigrane, le film explore aussi le sujet délicat de la hiérarchie du pouvoir (Sandrine en a, Corinne aucun) au sein d’une industrie où – naïvement, croit Corinne – seul le talent, pas les privilèges, devrait compter.