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Nos psys causent de Léa Zilber

Dans Nos psys causent, Léa Zilber relève le défi de faire rentrer sa caméra là où elle a jusqu’ici si peu eu droit de s’inviter : dans les cabinets de deux psys, durant des séances qui autrement seraient restés fort éloignés des regards et des oreilles.

S’il fallait ramasser l’esprit de Nos psy causent de Léa Zilber en une phrase, ce serait en reprenant une affirmation exprimée en voix off au tout début du documentaire : « la blessure est l’endroit même où la lumière entre ». L’entièreté du film rend son public témoin de l’évolution de cinq patientes et patients au cours d’une série de séances, en prise avec les aspects les plus difficiles de leurs histoires respectives afin de trouver, au cœur de cette obscurité, la clé qui leur permettra d’effectuer au saut hors des habitudes de pensées néfastes dans lesquelles elles tournent jusqu’à l’épuisement.

Disponible sur Auvio jusqu'au 11/01/2027

Elodie se débat avec des histoires familiales particulièrement sombres qui la pèsent au quotidien au point de les conserver soigneusement dissimulées des regards extérieurs. Nicole vit très difficilement sa vieillesse. Thomas, toxicomane, aborde avec circonspection ses séances, lorsque son psy refuse de le voir comme un malade irrécupérable. Marie est prisonnière de son besoin de garder constamment son enfant à sa vue. Philippine s’indigne d’un manque de reconnaissance criant. Et toutes ces personnes ne sont pas plus insensées qu’une autre. Le but de Léa Zilber est en effet de lever le voile sur cet univers, afin de montrer qu’il n’est pas uniquement destiné à des personnes névrotiques ou psychotiques au dernier degré, soit des cas extrêmes répondant aux images caricaturales que l’on peut se faire de quelqu’un qui a besoin d’un traitement, mais également et surtout à tout un chacun rencontrant au cours de sa vie une difficulté à surmonter, un nœud à dénouer, un problème à solutionner. Nul nécessité pour cela d’être soudainement atteint d’un trouble particulièrement grave, puisque l’existence contient suffisamment de petits aléas pour faire gripper la machine et remettre sur le tapis des évidences bien établies. Il peut donc être question de n’importe qui.

Nos psys causent revient donc sur des récits profondément intimes émaillés de sujets particulièrement lourds pour toucher à des sujets universels. Bien que les situations ne soient pas toujours forcément vécues par tout le monde, elles s’arriment à des émotions, des contradictions, des réactions, qui elles peuvent se retrouver chez le plus grand nombre. Et son découpage, les séquences choisies, ne manqueront certainement pas d’être déclencheurs de réactions telles que « ah oui, cela me rappelle quelque chose » ou « tiens, effectivement, j’ai rencontré le même souci » ou de simplement susciter de l’empathie face à des témoignages poignants.

Cette galerie très diversifiée de protagonistes peut même d’ailleurs, depuis leurs témoignages bruts et aussi imprévisibles que le cours de leurs pensées, nous absorber au point de se transformer sans y prendre garde en des personnages de fiction. La séance devient une scène de théâtre dans laquelle la vie se met en scène, complexe, pleine de rebondissements, d’antagonistes ambigus, de moments de suspens, de climax à couper le souffle. On se met malgré soi à recréer les différents événements dans notre salle de projection intérieure. Leurs réactions et leur expression corporelle sont les meilleures qu’un acteur puisse rêver de jouer, puisqu’elles seraient le fruit des vécus les plus intenses et les plus authentiques. Par conséquent, depuis une matière très déliée, un flot de pensées rythmée, creusée ou encore relancée par le ou la psychologue, on devient témoin de l’édification d’un récit personnel singulier, d’une histoire individuelle qui se cherche encore dans un sac de nœuds intérieur où trouver son propre tracé.

La séance est ainsi très cinématographique, puisqu’elle est non seulement le moment de l’expression d’une parole d’où se développe une histoire, mais aussi de l’expression d’un vécu qui se fraie un chemin dans la gestuelle corporelle. Nos psys causent ne peut dès lors pas se regarder distraitement d’une oreille, en négligeant ce qui se passe à l’image, mais nécessite une attention fine aux expressions faciales les plus subtiles, aux tressautements ou encore à l’agitation des mains qui seules suffisent pour reconnaître la personne. Avec une certaine acuité, Léa Zilber s’est d’ailleurs assurée d’ajouter certains plans rapprochés sur une partie précise du corps, afin de faire percevoir qu’une séance n’est pas uniquement la question d’une voix, mais également celle d’un corps qui se braque, se replie, ou au contraire se relâche, face aux différents souvenirs qui le traversent. La guérison procède autant par la chair que par la pensée.

Pour autant, si le côté cinématographique peut être frappant, si certaines protagonistes crèvent l’écran au point de parfois se demander si l’on ne fait pas face à de brillantes actrices, ne peut-on pas se poser des questions sur l’authenticité des séances filmées ? Quiconque s’intéresse de plus près au processus de tournage d’un documentaire et/ou possède des connaissances sommaires en matière d’observation anthropologique peut légitimement émettre des doutes. Un tournage nécessite une équipe, des caméras, un équipement sonore, soit énormément de choses en mesure de perturber et d’interférer avec le déroulé d’une séance psychothérapeutique individuelle.

Or le témoignage de la réalisatrice permet de répondre à ces inquiétudes de la façon la plus rassurante possible. Le film est le fruit d’un processus qui s’est déployé sur le temps long qui a d’abord démarré par une année d’observation, de dialogues avec les deux psychologues pour établir un terrain d’entente, suivi d’échanges avec les patientes et patients afin de s’assurer de leur consentement ainsi que de leur volonté pleine et entière de participer au projet. Ensuite seulement est venu le moment de réfléchir aux modalités du tournage, qui ont d’emblée engendré les questionnements d’interférences mentionnées plus tôt. Dans un premier temps, il a été décidé de filmer les séances sans l’équipe et avec la seule présence de la réalisatrice pour limiter les perturbations au maximum. Cependant, à la suite d’un incident où la séance a démarré avant même que l’équipe ne soit sortie de la salle, il s’est étonnamment avéré que cette précaution était inutile. La bulle de l’entretien demeura intacte, les partis prenants trop absorbés dans l’échange pour y faire attention. Cela s’expliquait aussi du fait que ni le matériel ni le personnel de tournage ne se trouvaient dans leur champ de vision. Enfin, cette découverte fortuite fut également salvatrice pour le bon déroulé du projet, car les scènes tournées en comité réduit se révélèrent inutilisables, faute de quelqu’un pour réajuster la mise en point et le cadre au fil des mouvements des protagonistes.

Quand on parle de narration dans Nos psys causent , elle naît de la succession des prises de parole et de leur condensation au sein du montage pour en préserver l’essentiel, plutôt que de patientes et patients qui se mettraient à jouer avec la présence de la caméra ou ressentiraient une forme de pression. La principale théâtralité est celle née de leurs existences. En ce sens, Léa Zilber s’est limitée durant les prises de paroles à des plans moyens identiques d’une personne à l’autre et à une absence de commentaire. Les seuls moments où elle prend davantage de liberté se situent lors des séquences où elle s’exerce à dévoiler les coulisses de la profession, suivant les deux psychologues durant leurs échanges ou dans leurs quotidiens respectifs. Ce sont aussi des moments de respiration rendus nécessaires par la gravité de certaines révélations, ponctués par quelques notes de piano inoffensives délassant l’esprit avant d’aborder un nouvel entretien. Le besoin de mise en scène obéit donc davantage à une nécessité d’équilibrer plutôt qu’à une recherche de dramatisation des échanges.

En guise de conclusion, Nos psys causent réussit tout à fait son pari de faire entrer la caméra dans le milieu psychothérapeutique habituellement dissimulé des regards. Il parvient également sans le moindre souci à faire ressentir combien ce qui s’y joue touche tout un chacun. Il parvient troisièmement à se surmonter d’une cerise sur le gâteau, quand le montage final est non seulement une réussite technique, mais témoigne également de réussites esthétique et narrative. Il parvient enfin à être un documentaire qui se regarde non seulement une fois, mais également deux voire trois fois sans déplaisir, car la richesse des échanges est telle qu’il est aisé de laisser s’échapper une réflexion intéressante écrasée par l’intérêt porté par celle qui la précède de quelques secondes. De cette façon, Nos psy causent glisse aisément de « nos psychoses », ces tracas qui nous concernent tous, à « mes psys causent », puisque ce que ces entretiens recèlent devient plus que jamais des réponses personnelles à des questions auxquelles on n’avait peut-être jamais pensé.