Sur des pages blanches, sur des murs de pierre, les mains des enfants dessinent les contours des militaires, des hélicoptères, des scènes de fuite sous un ciel de suie. La voix off, s'égrenant en swahili, accompagne ces esquisses qui servent d'exutoire. Ici, le dessin n'est pas qu'un passe-temps ; c'est une preuve d'existence, une manière de nommer l'horreur pour mieux s'en distancier. Et recommencer.
Avec Nyota, Les Enfants Lumière, Idriss Gabel et Vanessa Kabwela nous emmènent au cœur du Kivu à l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Leur projet s'inscrit dans la grande tradition du documentaire belge (Caoutchouc rouge, rouge coltan de Jean-Pierre Griez, ou la série Kongo (1510-2010) de Samuel Tilman) scrutant les soubresauts de la République démocratique du Congo. Un territoire loin d’être inconnu pour Idriss Gabel, ancien monteur attitré de Thierry Michel (sur des œuvres comme Katanga Business, L'Homme qui répare les femmes ou L’Empire du silence). Déjà couronné, en 2018, d'un ECFA Award pour Je n'aime plus la mer – où il filmait des enfants exilés dans un centre d'accueil de la Croix-Rouge en Wallonie –, le réalisateur prouve une fois de plus sa capacité à décrire les forces qui habitent l’intime : entre vulnérabilité et résilience. Produit par Les Films de la Passerelle, maison liégeoise engagée dans la défense des droits humains, le film se vit comme une enquête sur l’après : la reconstruction de soi.
Une famille de cœur sous l'aile de Sœur Clotilde
Au centre de ce dispositif, nous suivons Chantale et Paulin. Frère et sœur nés du viol de guerre, ils se découvrent dans cet orphelinat du bout du monde. Leur quête est double : retrouver leur mère et une identité confisquée par les milices. Paulin, figure de grand frère protecteur, guide les plus jeunes, incarnant cette solidarité organique qui lie les pensionnaires.
Personnage central de la communauté, le film prend aussi le temps de présenter Sœur Clotilde. Cette figure de proue infuse au lieu la "politique des petits pas". "L’essentiel, c’est de commencer là où tu vis", confie-t-elle à ces jeunes à qui l'on a trop tôt parlé (ou fait vivre) de mort. Sous son aile, l’orphelinat devient un laboratoire de vie où l’on réapprend le pardon, rempart lumineux contre les atrocités décrites, comme tant d’autres, par le jeune Dieudonné.
La beauté comme acte de résistance : entre traits de crayon et de lumière
La force plastique de l'œuvre réside dans la dignité accordée aux sujets. Les plans face caméra sont beaux : la lumière sculpte les visages avec douceur, transformant le quotidien, le banal, l’ordinaire (la cuisine, les calculs mentaux) en actes de résistance.
Le récit est entrecoupé régulièrement par la présence du dessin, comme acte de catharsis et de projection vers l’avenir. À ce titre, la création d'une grande fresque murale collective, à la craie, entremêlant le deuil passé et l'avenir sur une même paroi, permet d’illustrer littéralement le chemin que cette communauté a parcouru pour retrouver le sourire.
C’est là que le titre, Nyota ("étoile" ou "destin" en swahili), prend tout son sens. En nous laissant sur la vision d’un carnet empli de pages blanches destinées aux rêves de demain, Gabel et Kabwela concluent avec justesse leur plaidoyer poétique et nécessaire. Une œuvre à même de nous rappeler la capacité de l'être humain à se relever, malgré tout.
Nyota, Les Enfants Lumière sort en salle, au Vendôme le 20 avril 2026. Une séance spéciale se tiendra le 21 mai 2026 avec un ciné-débat citoyen et engagé organisé par l'association Justice & Paix, en présence de l'équipe du film.