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Paris Paris d'Isabelle Tollenaere à Karlovy Vary

Isabelle Tollenaere présente un docufiction articulé autour de trois immigrés qui cherchent le bonheur dans la capitale française.

Les grandes métropoles ont toujours attiré une foule de gens, du même pays ou d'autres contrées, et ce depuis des siècles, voire des millénaires. D'innombrables histoires ont été racontées sur le sujet. Elles commencent généralement par une forme de fascination nourrie d'illusions romantiques, et puis la plupart du temps, les difficultés et la lutte pour survivre prennent le pas, et l'élan initial se mue en déception. Ces deux derniers siècles, Paris en particulier a été associée avec ce genre d'histoires : celles de gens qui arrivent bercés d'illusions nées de tous les livres, films et œuvres d'art qui ont exalté la Ville Lumière et se retrouvent à faire partie de l'envers du décor avant même d'avoir pu se rendre compte qu'il existait.

Paris Paris, le premier long-métrage de fiction d’Isabelle Tollenaere, qui a fait sa première mondiale dans le cadre de la compétition Proxima du 60e Festival international de Karlovy Vary, raconte justement une histoire de ce type, ancrée dans l'univers des migrants et réfugiés qui cherchent à trouver leur part de bonheur dans la capitale française. Tollenaere, d'abord documentariste (on lui doit notamment Battles et Victoria), entreprend ici de raconter une histoire vraie, mais en empruntant des sentiers quelque peu différents.

Le décor central de ce récit (ou, plus exactement, de ce recueil de nouvelles porté par trois personnages) est un squat situé dans un immeuble de la Défense, promis à la démolition. Yi-En ( Chen Yi-En ) quoiqu'il affirme être né et avoir grandi à "Paris", ne parle pas un mot de français et suit de fait des cours de langue, où il rencontre d'autres personnes dans des situations similaires à la sienne. Parmi elles se trouve le réfugié palestinien Hamzah (Mahmoud Beshtawi), qui se dit poète, mais doit subvenir à ses besoins en vendant des jouets bon marché dans la rue. Les deux hommes se lient d'amitié, et Hamzah emménage dans l'appartement que Yi-En partage avec un ouvrier du bâtiment congolais, Junior (David Mutamba).

Chacun des trois hommes a sa propre histoire à raconter. Le passé de Hamzah est fait de guerre et de destruction, infligées à lui-même, mais aussi à ses voisins et ses compatriotes. Junior parle quant à lui de la ville de Lubumbashi, qui a tellement changé qu'il ne la reconnaît plus. Quant à Yi-En, il est né dans une réplique de Paris évoquant un décor de cinéma, construite en Chine dans le cadre d'une fièvre immobilière. Yi-En ne cesse de perdre des objets (des couteaux, des lacets, et même son portefeuille), mais il "trouve" continuellement des êtres vivants (des animaux comme des personnes dans le besoin). Sa disparition, à la fin, pourrait annoncer celle du "monde" improvisé que les trois amis se sont construit à partir des restes de l'univers déliquescent qui les entoure.

Tollenaere ouvre son film sur une scène de type docufiction artistiquement ciselée, où des acteurs non professionnels interprètent des variations des personnages qu'ils représentent dans la vie. Un œil et une oreille avertis percevront que tout est scénarisé, mais tout sonne totalement juste et réel, sans doute grâce au travail du chef opérateur Thomas Verijke (avec une caméra strictement statique, dans un format 4:3 resserré) et au montage précis de la cinéaste, qui confère à l'ensemble une certaine solennité.

Tollenaere est toutefois consciente que cette approche a ses limites, et intervient pour faire évoluer les choses, au niveau de l'écriture d'abord, puis de l'exécution – peu à peu, la caméra se met à se déplacer lentement autour des personnages. Un humour chaleureux, légèrement absurde, affleure, et on perçoit de plus en plus nettement des échos des carnets de voyage urbains de Wim Wenders, ainsi que des récits d'amitiés dans les marges de Jim Jarmusch (où l'amitié est vue comme la seule manière de survivre à cette vie). Le message initial du film ne s’en trouve pas trahi à proprement parler, mais il ne s'impose pas non plus avec la même évidence. Quoiqu’il en soit, une chaleur humaine toute particulière irradie, tout au long de Paris Paris, même si les histoires que le film raconte sont loin d'être réconfortantes.

Paris Paris a été produit par la société belge Menuetto Film.

Marko Stojiljković