Une caméra qui s’enclenche. Un visage émacié qui apparait. Une rude journée qui s’annonce. Touché par la maladie de Parkinson, l’homme témoigne que son corps ne le suit plus comme il le faisait. La caméra l’accompagne dans ses déplacements laborieux pour illustrer ses paroles. Pourtant, ce n’est pas seulement un documentaire sur les conséquences de la maladie, mais surtout sur l’histoire d’un artiste new-yorkais dans les années 1990 – du temps où l’aura fabuleuse de la Grosse Pomme attirait des artistes du monde entier – et son travail comme photographe, vidéaste, peintre et dessinateur. Qui est-il pour mériter une telle exposition ? Un inconnu, nous dit le titre du film. En creusant un peu, cela se confirme sur sa chaîne YouTube par une vingtaine de vidéos publiées entre 2010 et aujourd’hui soutenues par une poignée d’abonnés.
Cela ne veut pas pour autant dire que sa parole ne mérite pas d’être entendue, ni son art d’être pris au sérieux. Les deux réalisateurs du court-métrage en ont bien conscience par leur rapport avec leur sujet. Tout d’abord, Eli et Owen Gothill sont frères. Quand Eli est un réalisateur de documentaires installé à Bruxelles et sorti en 2023 de l’IAD, riche d’une formation et d’une certaine expérience des défis du métier, Eli travaille essentiellement comme développeur à Berlin. La réalisation est pour lui un à-côté. Son apport à Portrait of an Unknown Artist est malgré tout décisif, car Tim Schurr est un ami de longue date et un collaborateur. L’ayant côtoyé régulièrement, il est très au fait de l’étendue des activités de Schurr, ainsi que de son histoire et de l’intérêt profond qu’il y a à en transmettre les lignes de force. Ce n’est pas n’importe qui, aurait-il pu soutenir, mais une personnalité avec une vision singulière. Et il a sans aucun doute convaincu son frère de l’accompagner dans cette entreprise, afin qu’il apporte ses connaissances précieuses au projet.
Ensemble, pour rendre hommage comme il se doit à cet artiste trop méconnu, ils donnent alors vie à un documentaire à la structure tout en légèreté malgré la pesanteur du sujet. Portrait of an Unknown Artist se déploie au fil de l’eau par une série d’îlots narratifs semblables à des polaroids mouvants. Tantôt la trame du film s’arrime à un moment présent, tantôt il se plonge dans le passé, veillant à ne jamais laisser une séquence vide d’une vérité à transmettre ou d’une atmosphère à faire ressentir. Tout en étant une œuvre aérée, qui respire par tous ses pores, le documentaire glisse dans l’esprit et le cœur de son public des émotions et des connaissances d’une grande densité et d’une réelle profondeur. Et elles viennent toutes soit de Tim Schurr lui-même, soit de ses œuvres, sans jamais s’égarer dans des tunnels d’images impersonnelles destinées à remplir maladroitement les blancs par davantage de vide. Il n’y a en effet besoin de rien d’autre. Le protagoniste principal est suffisamment passionnant à écouter et ses créations assez fascinantes à observer pour émerveiller son public.
Entre son style singulier mêlant abstraction et figuration, ses expérimentations avec le support vidéo, ses réflexions qui fusent comme des fulgurances merveilleuses, tout contribue à mettre en valeur cet artiste non pas comme un être diminué par la maladie, même s’il est effectivement exposé dans des moments de difficulté, mais comme une personne pleine et entière regorgeant de trésors à transmettre. Portrait of an Unknown Artist n’a pas pour but de balayer d’un revers de main ses souffrances quotidiennes, mais de les assumer pour démontrer toute l’intensité d’un travail artistique qu’il est capable de poursuivre malgré les défaillances motrices de plus en plus prononcées au cours de l’évolution de la maladie. C’est sans aucun doute la meilleure façon de lui rendre hommage, de le mettre en lumière et bien sûr de manifester toute l’affection que l’on éprouve pour un ami.