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Prout de Marc-Henri Wajnberg

Dans Prout, première réalisation en stop-motion de Marc-Henri Wajnberg, réalisateur actif depuis déjà une trentaine d’années, des petites créatures colorées subissent l’assaut constant de déchets déversés sur leur planète depuis la Terre par une humanité sans scrupules. Évidemment, les accidents sont légion, dont un en particulier qui écrabouille une pauvre créature jaune. Le début d’une aventure haute en couleur en terre lointaine… mais aussi d’interrogations multiples sur ce qui se tapit derrière les coulisses ayant permis l’élaboration de ce curieux projet.

Avant de s’intéresser de plus près à la valeur cinématographique de Prout, il est nécessaire de débrouiller 1° l’organisation complexe qui a permis sa gestation et 2° sa fonction première. De fait, concernant 2°, si Prout a pu tourner dans plusieurs festivals (dont le BIFFF en 2026), il ne faut pas se méprendre sur ce que ce court-métrage est intrinsèquement : le pilote réalisé par Marc-Henri Wajnberg d’une future série de 52 épisodes de sept minutes. Et qui connaît le parcours de Wajnberg soulèvera certainement un sourcil d’étonnement. Formé à l’INSAS, il est surtout connu pour des films en prises de vue réelles, comme Just Friends (en 1993) – autour de la scène jazz anversoise –et de nombreux films prenant place dans la ville de Kinshasa comme Kinshasa Kids, Kinshasa Now et Just Chance. Dans ces trois derniers projets cités, il s’attache à représenter les conditions de vie difficiles des enfants kinois. La défense des droits des enfants est d’ailleurs en tête de ses préoccupations, cherchant autant que ce peut à améliorer les conditions de vie des mineurs avec qui il travaille.

La seule chose qui le relie à Prout, par conséquent, c’est son intérêt pour le monde de l’enfance. Autrement, il n’a donc pas reçu de formation de longue durée en stop-motion, ni n’a réalisé de films de ce genre. Le voir à la tête d’un projet aussi ambitieux peut alors laisser penser qu’on ne parle pas du même Marc-Henri Wajnberg et qu’il s’agirait d’un homonyme parfait (ce qui, avec un nom aussi singulier, est fort improbable). Cela nous mène au point 1° et à conclure de l’élimination de cette hypothèse à une organisation bien plus complexe derrière la gestation du projet, rendant possible son chapeautage par une personne extérieure au milieu de l’animation.

Or, en grattant sous la surface, on peut noter qu’il s’est adossé à deux studios vietnamiens spécialisés dans l’animation pour pallier à ce manque d’expertise et bénéficier de l’appui de professionnels aguerris : HFL Animation (déjà habitué à travailler avec des collaborateurs belges) et SConnect (mastodonte de la vidéo YouTube et détenteur de WOANETWORK). Ainsi, derrière le côté enfantin de son titre, Prout camoufle une véritable machine de guerre où des artistes vietnamiens sont prêts à enchaîner à un rythme industriel la création des plans voulus par les têtes pensantes belges. Ces dernières ensuite reprennent sans doute les fichiers reçus pour entre autres y ajouter les voix (celles de Bruce Ellison, de Leen Schmücker et de Dennis Van Den Berg), la musique, les sons, travailler l’image et monter le tout. Emballé c’est pesé !

Et, quoi qu’on en dise, les animateurs vietnamiens ont fait preuve de beaucoup de talent. Sur une planète-poubelle où sont déversés les déchets des êtres humains et qui rappelle l’univers de WALL-E des studios Pixar, vivent de petites créatures colorées rigolotes qui cherchent tant bien que mal à s’en sortir malgré les déchets qui leur tombent sur la tête. C’est l’occasion parfaite pour les artistes vietnamiens de mettre tout leur talent au service de scènes comiques où, bien sûr, les flatulences sont un élément clé (et donc exigera de ne pas développer d’allergie à ce genre d’humour). La très grande fluidité de l’animation donne magnifiquement vie à des créatures très expressives, déformables à souhait et plus réussies les unes que les autres. Mention spéciale pour les attachantes petites boules noires à pattes, qui décrocheront certainement des sourires grâce à leurs multiples acrobaties et transformations inattendues soulignées par des bruitages du plus bel effet.

Quant au scénario signé Marc-Henri Wainberg, pour tout de même toucher un mot à propos de l’équipe belge après avoir encensé les talentueux artistes vietnamiens, il remplit sans doute son office chez les plus jeunes, mais laissera peut-être les plus âgés sur le bord de la route à cause de son humour assez basique, mais efficace (« oh, les petites boules pètent et ça fait des étincelles ! » ) et une histoire que les mauvaises langues pourraient dire cousue de fil blanc (une expédition pour sauver un travailleur écrasé par un téléviseur). Cependant, l’inventivité visuelle, l’univers à haut potentiel narratif, l’intelligence d’un propos écologique tout à fait actuel et un message final étonnamment politique que seuls les plus âgés saisiront, contribuent à offrir à Prout un second niveau de lecture qui peut tout à fait attraper l’attention des adultes… Voire même les inciter à attendre avec intérêt les cinquante et un épisodes suivants qui constitueront la série complète.

En conclusion, si la complexité du projet peut légitimement laisser craindre un patchwork d’idées chaotiques comme dans les cocréations internationales les moins abouties (plus il y a d’intermédiaires, plus la communication a de chances de s’altérer et donc il y a de risques de perdre la vision originale), il faut bien admettre que le court-métrage déploie un univers cohérent, riche, qui parvient pleinement à faire pressentir bien des aventures possibles au-delà des limites dans lesquelles il s’astreint sans pour autant laisser craindre une future dislocation. Les personnages sont bien définis, le décor bien planté, il ne reste désormais « plus qu’à » en tirer le meilleur en espérant que cette collaboration fructueuse se maintienne jusqu’à la dernière seconde.