Quentin Noirfalisse, coréalisateur de Métisses

En 2019, l’État belge présentait pour la première fois des excuses officielles pour les enlèvements forcés d’enfants métis pendant la période coloniale au Congo. Parmi les victimes, cinq femmes ont décidé de porter leur combat devant la justice, malgré les obstacles et les silences. Leur histoire, à la fois intime et universelle, est au cœur du dernier film de Quentin Noirfalisse, réalisateur engagé dans la mémoire coloniale.

Dans cette interview, il revient sur la genèse du projet, les défis de la réalisation, et le choix d’intégrer l’animation pour raconter l’indicible.

Une conversation sur la justice, la réparation, et le pouvoir du cinéma pour donner voix à celles qu’on a trop longtemps réduites au silence.

Cinergie : Comment avez-vous rencontré ces cinq femmes ?

Quentin Noirfalisse : L’idée du film ne vient pas de moi. C’est une journaliste et réalisatrice, Hadja Lahbib, qui, vers 2018-2019, a découvert leur histoire dans le cadre de son travail. À cette époque, l’État belge, sous le gouvernement de Charles Michel, présentait ses excuses pour les enlèvements forcés d’enfants métis pendant la période coloniale au Congo. Il y a eu un premier procès en première instance, que ces femmes ont perdu. Ensuite, Hadja Lahbib a choisi de s’engager en politique, laissant ce projet sans réalisatrice, mais avec une chaîne, la RTBF, et un producteur, Eklektik Productions. On m’a contacté, probablement parce que j’avais déjà réalisé plusieurs films sur le Congo et que je m’étais penché sur la question de la justice liée aux crimes coloniaux.

J’ai commencé à me renseigner sur cet aspect de la période coloniale que je croyais bien connaître, mais j’ai réalisé que ce n’était pas le cas. J’ai alors décidé que le film devait donner la parole à ces cinq femmes. Elles racontent leur histoire pour toutes les autres victimes qui n’ont pas obtenu justice.


Cinergie : Comment le contact avec elles s’est-il établi ? Ont-elles accepté d’être filmées ?

Quentin Noirfalisse : Il y avait déjà eu des rencontres entre Hadja Lahbib et elles. Elles avaient déjà été confrontées à une couverture médiatique lors du procès en première instance. Certains récits avaient déjà été partagés dans les médias. De mon côté, j’ai adopté une approche différente : raconter leur histoire sous forme de documentaire. Je voulais comprendre ce qui était arrivé à ces femmes et à beaucoup d’autres enfants. J’ai passé beaucoup de temps avec elles, pas forcément à tourner, mais à les rencontrer, à retracer leur vie.


Cinergie : Pourquoi avoir choisi l’animation pour ce film ? Comment avez-vous collaboré avec l’animateur ?

Quentin Noirfalisse : Dans le projet initial, il n’y avait ni procès comme fil rouge ni notion d’animation. En revanche, je sortais d’un projet avec Jean-Charles Mbotti Malolo, un réalisateur d’animation français extrêmement brillant. Je ne voulais pas forcer ces femmes à jouer une scène ou à se déplacer inutilement. Leur maison, où elles passent le plus clair de leur temps, était l’endroit idéal pour qu’elles racontent leur histoire.

Ensuite, il y avait le procès. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Très vite, j’ai compris qu’il fallait de l’animation pour illustrer le mouvement, l’enlèvement de ces enfants, leur vie dans les orphelinats, leurs souvenirs d’enfance. J’ai donc appelé Jean-Charles. La lecture de la première ébauche l’a marqué, car les faits sont violents. Il a mis un peu de temps à se décider, puis nous avons tout co-écrit ensemble.


Cinergie : Comment avez-vous travaillé sur le style de l’animation ?

Quentin Noirfalisse : Nous avons opté pour une animation accessible, sans besoin d’être spécialiste pour la comprendre. La petite fille au cœur de l’animation est une synthèse de leurs récits et de nos recherches. Nous avons cherché à recréer un environnement crédible, sans viser un réalisme absolu. Il y avait aussi des contraintes budgétaires. Jean-Charles a trouvé des solutions économiques, mais de qualité. La couleur de peau et les vibrations des couleurs selon les émotions ont aussi été des éléments importants.


Cinergie : Avez-vous reçu facilement l’autorisation de filmer le procès?

Quentin Noirfalisse : J’ai contacté la Cour d’appel de Bruxelles pour expliquer ma démarche. Nous avons obtenu l’autorisation à condition de rester discrets et respectueux. Il était évident que nous sortirions pas le film avant le prononcé du jument en appel. L’idée était de capter un moment historique : la justice belge face à ces crimes coloniaux. Ensuite, il a fallu négocier avec l’État belge. Hadja Lahbib était alors ministre des Affaires étrangères, ce qui a peut-être facilité les choses. L’accord était simple : si une erreur juridique était commise, ils nous le signaleraient. On ne peut pas retirer ce qui est arrivé à ces dames, on ne peut pas changer ce que l'État belge a commis. Ce qu'on peut faire, c'est réparer, prendre conscience, enseigner.

Aujourd’hui, on est le 18 mai et dans quelques jours, on aura la décision finale de la Cour de cassation par rapport à ce dossier.

Je ne suis pas sûr qu'elles avaient imaginé toute l'épopée juridique, mais par contre elles y sont allées, et certaines personnes de leur entourage, notamment des enfants qu'elles ont eues, qui ont fait des études de droit, leur ont dit que c'est une bonne voie pour réclamer cette réparation. Evidemment elles ne sont jamais allées pour la modique somme qu'elles ont reçue et qu'elles garderont peut-être si la Cassation ne casse pas la décision de la Cour d'Appel, mais je pense que c'est vraiment pas ça le cœur.



Cinergie : Ces femmes ont-elles accès à leurs dossiers ?

Quentin Noirfalisse : Une résolution parlementaire, la « résolution métisse », a été adoptée pour faciliter l’accès aux dossiers. Pour certains, c’est possible. Un travail important a été réalisé par des archivistes. Dans le film, nous filmons l’une d’elles qui consulte son dossier pour la première fois.


Cinergie : Quels sujets ont été abordés lors des débats après les projections ?

Quentin Noirfalisse : Cela dépend des publics. À Louvain, des étudiants en histoire ont été surpris de découvrir cette partie de l’histoire coloniale. D’autres ont posé des questions sur les aspects juridiques ou sur l’identité, comme Marie-Josée, qui se demande : « Si je ne suis ni noire ni blanche, qui suis-je ? ». Ce qui ressort, c’est la position contradictoire de l’État : il reconnaît les faits, mais n’accompagne pas cette reconnaissance d’une réparation.


Cinergie : Qu’avez-vous ressenti en filmant ces femmes ?

Quentin Noirfalisse : Il y a une interview avec Marie-Josée, chez elle à Amiens, qui m’a particulièrement marqué. Ce n’était pas l’objectif de faire un film lacrymal, mais beaucoup de gens ont été émus, ont pleuré. Moi-même, j’ai été pris dans une dynamique où elles me confiaient des choses improvisées, sans préparation.