Auréolé du Grand Prix du Jury dans la section World Cinema Dramatic Competition au Festival de Sundance 2026, ce troisième long métrage raconte avec encore plus de précision les fractures socio-économiques du Kosovo contemporain en prenant à témoin le récit de vie d’une même famille. Une œuvre, formellement très juste, qui résonne singulièrement en Belgique, tant par le fait que c’est une coproduction (portée par Quetzalcoatl), que par sa filiation avec notre cinéma du réel.
L’intrigue prend racine au cœur de la campagne kosovare, où Shaban (Astrit Kabashi) et son épouse Hatixhe (Flonja Kodheli) élèvent leurs trois filles et gèrent une exploitation d’une ferme de vaches, tout en partageant l’espace domestique avec la matriarche Nana. Cet équilibre vole en éclats le jour où le jeune frère de Shaban vend clandestinement le bétail pour fuir en Allemagne avec les économies familiales. Privée de son unique outil de subsistance, la famille est contrainte de se réinventer : l’exode rural est lancé, direction Pristina, où Shaban et Hatixhe trouvent un point de chute temporaire chez Adelina (Fiona Gllavica), la sœur d'Hatixhe, et son mari Alban (Alban Ukaj).
C'est au cœur de ce nouveau foyer que le scénario exprime son potentiel conflictuel : s’installe une tension silencieuse entre Shaban, paysan fier, mais déclassé, et Alban, nouveau riche urbain, qui subtilement, sans mot dire, exprime le choc des classes et questionne la charité familiale. Un fossé qui culmine dans une scène très Loachienne, lors de laquelle Alban insiste pour obtenir le curriculum vitæ de Shaban afin de pouvoir l’aider, laissant ce dernier perdu face à un tel concept : ils ne parlent pas le même langage et ne sont littéralement pas du même monde.
Pour matérialiser cette aliénation où chaque rapport humain est renvoyée à une transaction financière, le chef opérateur Janis Mazuch utilise une caméra à l'épaule, par définition instable, et se cantonne à filmer les corps de très près, de manière quasi documentaire : l'étouffement de Shaban et de sa famille est réel et rappelle évidemment le travaille des frères Dardenne. Cette justesse de ton doit énormément aussi au travail de la cheffe monteuse belge Joëlle Alexis qui, dans son découpage, refuse tout pathos ou discours explicatif, laissant les non-dits infuser le récit.
Visar Morina signe avec Shame and Money une chronique universelle et profondément empathique sur la dignité humaine, à découvrir impérativement sur grand écran lors de sa présentation au festival Cinemamed à Bruxelles.