Réalisateur canadien d’origine jamaïcaine, Clément Virgo (Lie With Me, Brother) continue d’explorer le thème des tensions raciales en proposant une sorte de prolongement surnaturel à sa minisérie historique The Book of Negroes, sur le thème de l’esclavage. Avec son épouse, Tamara Faith Berger, il adapte le récit Steal Away Home, de Karolyn Smardz Frost, qui tire son titre d’une chanson gospel, combinant histoires de migrants noirs et de désir féminin. Nous sommes ici dans un conte (le film commence par les mots « Il était une fois… ») recelant des aspects fantastiques discrets (les événements sont observés par un mystérieux cerf magique, les bébés naissent dans des cocons de lumière…), situé dans une temporalité inconnue, inspirée de différentes réalités historiques, et dans une zone géographique vague (un pays totalitaire qui n’est jamais nommé, qui pourrait aussi bien représenter l’Europe que les États-Unis), où les personnes noires sont pourchassées par des policiers xénophobes.
Le personnage de Florence en particulier dégage un fumet de colonialisme paternalisant, figure de la « sauveuse blanche » rappelant les braves blancs démocrates de Get Out, sur le même thème, mais qui cache, bien entendu, un secret tordu. Si le cœur du film est l’amitié difficile, puis l’entraide entre deux jeunes femmes allant de déconvenue en déconvenue, il décrit aussi les mécanismes de l’oppression. D’abord, de la part de Fanny, d’une manière innocente : jalouse de la beauté, de l’assurance et du sex appeal de son « amie noire », elle tente maladroitement de la copier, dansant et s’habillant comme elle, se faisant la même coupe de cheveux, se cherchant elle aussi un amant noir... Le film pose ainsi la question de l’appropriation culturelle - éternel débat, car la culture n’est-elle pas faite avant tout pour être partagée ? -, mais c’est le cadet des soucis de Cécile, qui se retrouve en danger de mort. Car l’oppression se fait également d’une manière beaucoup insidieuse, lorsque le film révèle sa vraie nature : un thriller sur fond de kidnapping et de trafic d’enfants noirs pour les vendre en esclavage à de riches propriétaires blancs…
Clément Virgo a l’intelligence de ne pas tomber dans la facilité, plusieurs personnages noirs participant eux aussi au complot, par lâcheté ou appât du gain. Critique sociale acérée sur la race, le sexe et la famille, cette coproduction belgo-canadienne, tournée en Belgique, montre l’émancipation dans la douleur de deux jeunes femmes qui décident de s’affranchir d’un certain déterminisme et d’un système domestique et étatique cruel, destiné à les maintenir sous contrôle… Métaphore des tumultes politiques et sociaux actuels, thriller choquant, film fantastique à la poésie surprenante, Steal Away est en outre magnifiquement photographié et interprété par deux actrices formidables : Mallori Johnson (aperçue dans la série WeCrashed) est une vraie révélation, tandis qu’Angourie Rice (These Final Hours, Les Proies) confirme tout le bien que nous pensons d’elle depuis de nombreuses années.