Matthias Declerck est très loin d’être un novice du métier, même si ce sont ses premiers pas en tant que réalisateur indépendant. Après ses études à Gand, il a travaillé au sein d’équipes de plus en plus conséquentes. Il a notamment commencé sa carrière sur Tyl l’espiègle, sorti en 2003, et Plume et l’île mystérieuse, sorti en 2007. Il a ensuite pris part aux aventures de Sammy, sorties au début des années 2010, pour enchaîner sur diverses séries télévisées (dont Helluva Boss sorti en 2019) et quelques films comme Le Manoir magique (2013) et Bigfoot Junior(2017). Les choses s’accélèrent d’ailleurs tellement bien qu’il intègre ensuite les studios Pixar. On le retrouve alors comme story artist sur En Avant (2020) et Luca (2021), artiste sur le court-métrage Ciao Alberto, et enfin Storyboard Artist sur Vice-Versa 2 (2024).
Quand il se décide de se lancer à la tête de son propre projet, c’est donc en tant que vétéran aguerri, riche de vingt ans d’expérience dont déjà plus de cinq ans dans des studios parmi les plus réputés au monde. Ce parcours impressionnant se ressent évidemment dans Stuck, ne fût-ce qu’en examinant les crédits. On trouve en premier lieu Grant Alexander, production designer, ainsi que Jaclyn Grubin et Alicea Lin Engquist, productrices californiennes, tous travaillant chez Pixar. À ce stade, c’est à se demander si Stuck n’est pas un film Pixar avec une moustache ! D’autant plus que dans la très vaste équipe réunie pour Stuck, qui n’a rien d’une petite réalisation réalisée en dilettante, on retrouve beaucoup de noms qui sont passés par les studios. C’est très clairement le cas pour les monteurs et monteuses, ainsi qu’un certain nombre des animateurs et animatrices. L’empreinte états-unienne sur le film est donc très marquée, ce qui en fait un court-métrage un peu à part sur la scène du cinéma d’animation belge au vu des moyens importants déployés.
L’animation est ainsi sans étonnement très propre et dynamique, les personnages très expressifs, soutenue par un dessin classique, mais efficace et multipliant les scénettes à un rythme soutenu. Il n’y a que peu de place laissée aux temps morts, tout s’enchaînant superbement bien et au bon tempo. Stuck est une partition quasiment sans fausse note ni accroc, au point de laisser craindre qu’il soit également dénué de surprise.
Cependant, si les prémisses de son scénario pouvaient laisser craindre le pire sur de nombreux points, Declerck parvient à orienter intelligemment son propos pour dépoussiérer un sujet qui pourrait aisément passer pour des vociférations de vieux réactionnaire à l’égard de la mauvaise influence de la technologie sur les nouvelles générations. Il commence certes par exposer un père impuissant face à l’addiction de son fils à un jeu vidéo, créant ainsi d’emblée de l’empathie envers le premier au détriment d’un attachement envers le second, mais il opère rapidement un retournement de situation où l’armure d’indifférence du fils se brise petit à petit lors d’un moment de prise de conscience. Le jeu vidéo n’y est alors plus un média stigmatisé, mais au cœur même du rapprochement entre les deux protagonistes, nuançant le rôle scénaristique de la console de jeu. Peut-être est-ce même l’une des qualités centrales de Stuck : sa capacité à reprendre des lieux communs pour au mieux les affiner et les transfigurer… S’il n’y avait ce choix étrange de représenter une marchande de poisson sous l’aspect d’une femme voilée au sourire carnassier et armée d’un couteau aiguisé. Heureusement, c’est bien la seule maladresse à recenser.
En fin de compte, l’éléphant de l’animation Matthias Declerck aura donc accouché d’une souris, c’est-à-dire un film solidement construit, sans trop d’aspérités, aux ambitions mesurées, simple, efficace et divertissant, mais bénéficiant d’autre part de ressources qui se traduisent par une certaine richesse visuelle. Mais n’est-ce pas finalement ce qu’on attendrait d’une toute première tentative ? Voir petit pour, par la suite, éventuellement, étendre ses aspirations. En ce sens, c’est déjà une réussite qui rend curieux à l’égard des éventuels projets qui suivront.